jeudi 1 mai 2008

AVANT LECTURE DE MON TEMOIGNAGE -----

Ces textes, écrits en 2008, relatent quelques évènements m’ayant le plus marqué durant mon service militaire en Algérie, en période insurrectionnelle[1]Ceci durant les années 1957 1958.

Mon ressenti de l’époque n’est évidemment pas le même que ce qu’il est aujourd’hui, cinquante ans plus tard. C’est bien là la difficulté principale que j’ai rencontrée tout au long de ce travail de mémoire. En effet, j’ai été élevé dans un milieu catholique pratiquant, dans une famille modeste mais très respectueuse des coutumes et traditions. L’obéissance, voire la soumission, le travail, le sens du devoir envers autrui et la Patrie étaient des valeurs profondément inscrites dans ma conscience de jeune.

L’analyse et la réflexion, la remise en cause (surtout celle de l’ordre établi) n’ont pas fait partie du bagage qui m’accompagna lors de cette difficile période de ma vie.

Il est important pour moi que ce récit ne soit pas lu comme celui d’un colonialiste réactionnaire ou d’un inconscient, mais comme celui d’un jeune homme sortant du cocon familial pour faire son service militaire.

A cette époque n’existaient pas les moyens de communication modernes que nous connaissons aujourd’hui, nécessaires à l’information et à l’éveil de la conscience politique et citoyenne.

Bonne lecture !

[1] L’état de guerre en Algérie ne sera reconnu officiellement par la France que le 18 octobre 1999

INTRODUCTION


« Si les musulmans et les chrétiens me prêtaient l’oreille, je ferais cesser leurs divergences et ils deviendraient frères à l’intérieur et à l’extérieur. »







Cette phrase inscrite sur la stèle érigée à sa mémoire sur le plateau de Cacherou (aujourd'hui Sidi Kada), rappelle qu’Abd El Kader y naquit et vécut ici quelques années.


Curieusement, c’est sur le territoire de cette commune que je passerai plus de dix huit mois, non loin des ruines de son douar natal.

Bien évidemment, personne ne prêta l’oreille aux paroles du sage Emir et cela nous conduisit à cette guerre d’indépendance cruelle et absurde.

Les faits relatés dans ce qui suit correspondent aux années 1957/1958.Deux années importantes politiquement puisque les échecs des gouvernements successifs de la France amèneront le général De Gaulle au pouvoir en juin1958 ainsi que la Cinquième République sous laquelle nous vivons aujourd’hui.


L’indépendance de l’Algérie, votée en juillet 1962 ne signifiera pas hélas la fin des souffrances du peuple algérien.



N B.
Pour mieux comprendre l’histoire commune de l’Algérie et de la France, il est intéressant de consulter les annexes en fin de ce récit.

DEPART


C’est avec quelque impatience que j’attends « ma feuille de route… » Je vais devoir quitter les chantiers navals où je me plais beaucoup. Pour quelle destination ? C’est en effet la période du service militaire et la date du départ approche. Gros sujet d’inquiétude pour mes parents qui redoutent que je sois appelé en Algérie où la situation est très préoccupante.

Eh bien non ! Ce sera l’Allemagne pour commencer. Le 5 juillet, mon père m’accompagne à la gare. Son image reste gravée dans ma mémoire : un homme malheureux et inquiet qui regarde ce train s’éloigner, emmenant son fils vers quelle galère ? Jamais ce père n’avait exprimé ses sentiments vis-à-vis de ses enfants, mais aujourd’hui ses yeux trahissaient son émotion.
. De graves problèmes cardiaques commençaient aussi à se manifester chez lui, ajoutant aux difficultés du moment.


Un long voyage me mène à Reutlingen, petite ville de la région de Suttgart, bien reconstruite après les destructions causés par la dernière guerre.
La caserne est « nickel », mais quel entretien cela demandera et que de corvées en perspective. Nous ne sommes plus considérés comme troupes d’occupation, mais forces françaises en Allemagne ( FFA) et devons tenir un certain standing vestimentaire et de comportement. Peu de sorties et pas de rencontres avec la population, il y a bien sûr la barrière de la langue et sans doute une certaine réserve due au passé tragique assez récent.
Nous sommes soumis à une formation intensive qui doit faire de nous de bons « combattants djebel » : endurance à la marche, à la vie rude. Nous apprenons l’art du camouflage, le tir et le maniement des armes. Cela va durer trois mois ainsi.
Aucune formation civique n’est au programme, rien sur le pourquoi de notre présence en AFN.
J’aurais aimé avoir, une information sur l’Algérie, son statut, sa conquête, sa culture, sa géographie, son économie (son pétrole…) Et surtout, comment a-t-on pu arriver à la situation actuelle ? Rien ce n’est pas dans les traditions de l’institution militaire.

Octobre, fin de l’instruction ! Alors direction Marseille ? Eh bien, non, surprise ! Direction la Sarre : Zweibrucken, ville proche de la frontière française où je dois suivre une formation de deux mois afin d’apprendre la maintenance élémentaire du matériel de transmission que je devrai utiliser plus tard.

En fait, dans cette grande caserne, je ferais beaucoup de corvées, encadré par quelques sous-officiers de retour d’Indochine et traumatisés à souhait. De radio, assez peu. De la formation militaire, assez peu, mais de la discipline : beaucoup.
C’est durant cette période qu’un autre sujet de préoccupation va se faire jour : « des bruits de bottes en Egypte ». Je connais l’implication de celle-ci dans la guerre d’ALGERIE. Nasser, son président vient de nationaliser le canal de Suez.
Ce canal est un enjeu important. La FRANCE, l’ANGLETERRE et ISRAEL vont s’allier contre l’EGYPTE. La RUSSIE et l’AMERIQUE s’observent. Que va-t-il se passer ? Je vois ici des matériels de guerre repeints de la couleur kaki à la couleur sable du désert, cela ne présage rien de bon.
Après deux jours d’affrontement entre les Alliés et les Egyptiens, les pressions de MOSCOU et des ETATS –UNIS mettent un terme au conflit. Guerre gagnée sur le terrain, mais perdue sur le plan diplomatique, l’ONU ayant demandé l’arrêt immédiat de l’intervention.

Je n’irais donc pas en EGYPTE.

Le stage terminé, je rentre à Reutlingen et c’est l’attente d’une date de départ pour l’Algérie. Elle se ferait presque attendre cette date…mes copains sont partis depuis trois mois et il me tarde de les retrouver. Enfin voilà ! L’ordre de mission est là. Nous partons quatre retardataires pour Oran via Marseille.

Voyage long et pénible, avec paquetage et intendance, dans des trains bondés. Enfin voilà Marseille, la gare St Charles, On va se prendre un peu de liberté ! En prime, le soleil après les frimas allemands de ce mois de janvier.

Sortie de la gare, c’est sympa ! On nous attend : tout habit kaki est « arraisonné » et dirigé vers les camions. La ville sera calme…pas de bordée avant le départ.

Marseille et sa caserne de transit : le DIM ( dépôt des isolés métropolitains) est un passage obligé et plutôt isolé. Heureusement, ce passage sera bref, car ce « trois étoiles » est loqueteux et sale.
Le bateau nous attend dans le port. L’embarquement, c’est bien comme je l’imaginais. Ainsi qu’on le voit vu sur les photos des journaux : un troupeau chargé se pressant à la passerelle d’embarquement. Au fond de la cale, des transats. Aucune fixation ,ça promet si la mer est agitée !
Je garde cependant cette « photo », autrement plus jolie que celle de l’embarquement : ces quais animés qui défilent sous mes yeux en cette fin de matinée ensoleillée : la « BONNE MERE », l’île d’Elbe, et enfin la pleine mer et la Méditerranée que je contemple pour la première fois.
Il y a un peu de mer, mais heureusement c’est encore supportable. La descente des gamelles de soupe par une échelle verticale sera moins supportable. Mieux vaudrait avoir trois bras.
Eviter en tous les cas d’être sous les échelles lors des services !
Arrivée à Oran, magnifique ville sous le ciel bleu et sa colline de Santa Cruz dominant le port, ce serait presque les vacances. Tout reste maintenant à découvrir: le pays, ses habitants et ce qui se passe ici…

DECOUVERTES





Un camion vient de nous déposer à la gare d’Oran, chacun a une destination différente et nous nous séparons. Je suis seul sur ce quai de gare en attente du train en direction de Marnia .Il y a un peu d’attente. C’est la première fois depuis mon départ d’Allemagne que je me retrouve ainsi isolé. Dans ce pays en pleine insécurité, que faire ? Ou me mettre pour être le plus discret possible parmi tous ces civils ? Sont-ils amis ou ennemis ? Questions qui se poseront désormais en permanence





Ouf, voilà le train ! Drôle de train, il pousse deux wagons plate-forme chargés de sable pour faire exploser les mines devant lui si besoin était. La ligne a pourtant été ouverte le matin, par un convoi spécial sans voyageurs.
Quelques civils : femmes voilées avec des enfants, quelques paysans en djellabas et turbans, des « pieds noirs » habillés à l’Européenne, tous venus à la ville pour des achats, en témoignent les sacs et les paquets qui les accompagnent…Des voyageurs ordinaires en somme !

Des militaires en tenue de brousse et bien armés, eux, assurent l’escorte du train. Je suis seul parmi eux, avec ma tenue d’hiver, tel un bleu qui arrive du pôle nord avec son paquetage.

Peut-être y a-t-il parmi ces arabes un terroriste qui observe ou qui renseigne. Peut-être va-t-il laisser une bombe quelque part, qui explosera après son départ ?


Malgré ces craintes, je suis très étonné par ce paysage qui défile près de moi. C’est surprenant de voir les poteaux téléphoniques coupés, certains rafistolés pour tenir encore debout. Les petites gares ou nous arrêtons sont fortifiées : des sacs de sable devant certains endroits exposés, des ouvertures barricadées. Je découvre ces grandes plaines couvertes d’oliviers ou d’orangers, voire de vignes, et puis toujours au-delà ces montagnes ocres éclairées par le soleil de cet après-midi d’hiver où il fait beau. N’étant pas venu en vacances, j’ai hâte de retrouver une situation plus stable après ce long voyage.





MARNIA : Terminus. Personne ne m’attend, bien entendu. Alors des militaires sont là. Un grand noir, de surveillance derrière ses sacs de sable m’indique la direction d’une caserne toute proche.

Il faudra y passer encore une nuit, la liaison journalière avec la ferme où je suis affecté est partie il y a peu et ne reviendra que demain après-midi.
On me donne un lit en toile et deux couvertures, c’est ainsi que je découvre que les nuits sont très froides. Je dormirai peu.



Dernière partie de cet interminable voyage le lendemain et me voilà enfin installé dans une ferme qui a du être riche et prospère. Elle est devenue un poste militaire. Le propriétaire s’est réfugié en ville, l’insécurité étant devenue trop grande. Il y a peu d’activité agricole. Seules des étendues plantées d’oliviers subsistent, comme abandonnées. Le paysage est d’une beauté sauvage qui me séduit : un plateau immense, rocailleux, sur lequel des chemins serpentent parmi les rocailles et des collines dénudées. Une route goudronnée nous relie à la ville, qui bien que située à une vingtaine de kilomètres nous semble proche. C’est notre lien avec le monde civilisé.



Des réseaux de barbelés entourent notre « résidence ». Des casemates et quelques petits fortins ont été construits pour héberger les hommes de garde la nuit, et aussi pour assurer notre défense en cas de besoin. Nous logeons sous de grandes guitounes en attendant les préfabriqués promis. Les bâtiments de la ferme, comme il se doit, sont occupés par les gradés et quelques bureaux.


Je suis bien accueilli par ces camarades que je ne connais pas. Ici pas de bizutage ou autres « rites d’intégration » déplacés. On me donne mon équipement, un lit une paillasse…et bien sur un fusil et des munitions.
Ce qui me frappe de suite, c’est la gravité des visages : la tension est palpable.

Nous sommes situés à une portée de canon de la frontière, des bandes rebelles, entraînées et équipées au Maroc, la franchissent fréquemment et entrent en territoire algérien pour participer à la guerre de libération. Une section de notre « batterie[1] »a été accrochée il y a quelques jours, des copains sont morts. Les « hélicos » n’ont pu venir à temps pour évacuer les blessés. Durant de longs mois, notre vie sera ainsi faite de tristes évènements, de bons moments entre nous, d’attente de relève et parfois de cafard.


[1] On nomme ainsi une compagnie dans un régiment d’artillerie.

SOUFFRANCES ORGANISEES



            Pas de temps à perdre en adaptation, acclimatation et autres civilités.
« Demain, ils t’ont déjà mis de garde », me dit un collègue qui, étant maréchal des logis, est censé nous commander. En réalité, c’est un très bon technicien radio dans le civil, rappelé et près de la quille, il se fout totalement de son petit grade de sous-off. Par contre, il ne manquera pas de me conseiller pour ce qui est du travail sur les postes radios et sur la gestion du local où se trouve stocké le matériel. Local proche aussi du dépôt de l’intendance, où là, on stocke entr’autre les réserves de rosé et gros rouge du cru pour l’ordinaire .Je pense qu’il va de temps en temps rendre visite à son collègue voisin. On y déguste aussi de délicieuses oranges, un gros sac est  à notre disposition.
Une bonne nuit sous la tente, sur une paillasse sale, et me voici prêt à cette première garde de 24 heures.
Huit heures :     « Ton poste est aux prisonniers », m’annonce le sous-off responsable. Il se croit obligé de prendre un air supérieur devant le « bleu » que je suis, mal à l’aise dans ses fringues neuves. Tiens, il m’a parlé de prisonniers, mais où est la prison ? Je le suis et il me conduit à travers les bâtiments de la ferme jusqu’à un immense hangar.
« C’est là, tu sauras pour la prochaine fois, que je n’ai pas besoin de t’y conduire à nouveau. Tu vois le gars là-bas, tu le remplaces et tu restes jusqu’à dix heures. »
Effectivement, il m’attend avec impatience après ses vingt-quatre heures de service. Je comprends.
« C’est toi qui prend ma place ? T’es nouveau, je ne te connais pas. Alors, amuse-toi bien, tu vas pas t’ennuyer avec tes bougnouls ».
« Où sont-ils ? »
« Ils sont là, plus loin, dans le trou, tu vas voir. »
Devant mon air ébahi, il me montre un espace entouré d’un muret.
« Ils sont là, dans le trou, je t’ai dit. Va voir ! Mais fais gaffe, c’est des vrais ».
Il veut m’effaroucher, je dois vraiment avoir un air angélique, ce qui ne semble pas être de mise ici. On ne m’a pas donné les consignes du poste, et je suis seul dans quelques instants. Alors, que faire ?
« T’inquiète, me dit le collègue, tu vas voir, les taulards sont habitués. Viens avec moi. »
Nous voilà tous les deux accoudés au muret. Devant nous, cette fosse de quelques mètres de profondeur au fond de laquelle s’entassent tant bien que mal sur un peu de  paille les prisonniers en question. 
« Je te laisse, me dit le copain, pressé d’aller dormir un peu. Là, tu vois l’échelle s’ils demandent à aller pisser ou faire leurs ablutions : c’est un à la fois. Tu relèves l’échelle et tu le gardes à vue. S’il essaie de se barrer, tu tires sinon tu auras les pires emmerdes. »
Cette fois, ça y est, je suis dans le vif du sujet. Jamais je n’avais imaginé que l’Algérie ça puisse être ça, qu’on pouvait traiter le gens de la sorte, comme du bétail… et je ne suis pas au bout de mes découvertes. Resté seul devant ce spectacle, je suis là, pantois, parce qu’ils doivent souffrir. A coup sûr, on les maltraite en les humiliant de la sorte. Mais qu’ont-ils pu faire qui puisse justifier ce traitement ? Je n’ose les regarder, car malgré moi, me voilà complice de ce qui se fait ici. Et je me dis qu’après tout, on vit une situation exceptionnelle et qu’on est ici pour faire de la « pacification ». Jamais je n’avais eu à juger d’une situation semblable. J’avais bien entendu ça et là en France et dans mon enfance que l’arabe était comme ceci, comme cela… D’ailleurs, dans certains films, n’avaient-ils pas souvent un air de fourbe et de traite ?
De plus, ceux que je garde sont très basanés, ils ont du courir les djebels, poser des bombes, attaquer les fermes, sinon ils ne seraient pas là. Mais comme on ne nous dit  rien, et  que de plus j’arrive… Un de mes « prisonniers » me tire bientôt de ma réflexion. Il a besoin d’une « sortie pipi ». Ça y est, l’échelle descend. Bon Dieu, si l’envie lui prend de se faire la fille de l’air, que faire ? – le tuer ? – le blesser ? Il doit bien voir que je ne suis qu’un « bleu », que je n’oserai pas. Ma foi, tout va bien. Il me regarde au passage, bien dans les yeux. Il ne semble pas avoir peur de mon fusil ni de la toute-puissance qu’il me donne. A vrai dire, ma situation est plus sécurisée que la sienne, mais est-elle plus enviable et plus honorable ? Lui aussi est mon prochain… Ah ! Cette culture judéo-chrétienne ! Qu’est-ce que j’en fais ici ? Mais c’est aussi mon devoir que je fais, et c’est ainsi. Tout se passe bien, il prend son temps, remet l’échelle et redescend dans son trou.
            De temps en temps, un gradé vient en appeler un. Il l’emmène alors sans trop de ménagement. Je ne sais où ils vont, mais je ne les vois pas revenir. Enfin, ce n’est pas de ma responsabilité pour l’instant.

            Le sous-officier de service, un appelé comme moi, fait sa ronde et tout fier devant le bleu que je suis me dit :
            « T’as vu, ils sont comme des gonzesses, ils ne pissent pas debout !.. » C’est vrai, me dis-je. Mais moi non plus  « je n’en ai pas », puisque  je n’ai rien à lui répondre à ce pauvre con, raciste et borné.

            Je n’aime pas ce poste, décidément, j’ai peur d’être obligé de tirer et une ambiance malsaine plane sur ces lieux où ces pauvres bougres sont entassés à fond de cale comme des rats.

            On me relève. Enfin !

Deuxième partie de la journée : la garde continue. Cette fois c’est l’entrée du camp, près de la cour centrale de la ferme, qu’il s’agit de surveiller.
Des locaux ont été aménagés et une activité normale semble régner dans ces lieux. Des soldats vont et viennent, quelques arabes sont là, assis à terre. Ils attendent on ne sait quoi, sous le regard attentif de leur garde. Des femmes voilées attendent avec des sacs où doivent s’entasser des vêtements et peut-être quelque nourriture pour les prisonniers.
Tout à coup, une plainte sourde se fait entendre : tiens, c’est quelqu’un qui se fait soigner. C’est peut-être ici l’infirmerie.
 Et brusquement, c’est un cri de douleur continue et angoissé que j’entends et qui me glace. Grand Dieu ! Que se passe-t-il dans ces locaux ?
Je reconnais le gradé du matin qui entre accompagné d’un autre prisonnier. C’est donc là qu’on les amène !

Un camarade ancien des lieux et voyant mon air interrogatif m’explique alors que c’est là le domaine du service du renseignement, que les interrogatoires y sont souvent « musclés », qu’il y a des coups, une baignoire, parfois des chiens menaçants, parfois l’électricité. 
« Tu verras on s’habitue et puis on n’a pas le choix. Ici on ferme sa gueule et on attend la quille sinon c’est la galère »

Les mois passant, on se durcit le cuir, on se fait une raison, on assouplit sa conscience, on fausse son jugement, on perd ses repères… Finalement, cette souffrance infligée, cette immense détresse dans laquelle on immerge ces hommes, au point de les traiter comme des animaux voire comme des « sous-animaux », est-ce un mal nécessaire ? Un mal justifié pour épargner d’autres vies ? Je ne sais plus que faire, que dire, sinon en parler, mais avec qui ? Pas les copains, ils s’en foutent, parfois, ils en jouissent. Les aumôniers militaires ? Ils savent, mais se taisent ; Les hauts gradés, les nôtres en particulier ? Quelques uns sont cathos, je les vois parfois à la messe quand l’aumônier est de passage. Mais eux ils savent, ils ont sans doute des instructions, voire des ordres.
Et en France ? Si les parents le savaient, ils ne me croiraient pas : pour eux la gauche au pouvoir ne peut couvrir de telles pratiques. Alors, c’est ainsi.

                                                     ************

Le magasin de transmissions est toujours mon domaine, après la quille de mon ancien collègue et un changement de site, l’ambiance est toujours violente et les méthodes d’interrogatoire musclées. Pour cela, je sais maintenant qu’un service est en place avec des « spécialistes de la chose ». Le matériel que nous utilisons leur convient bien, et plus particulièrement un boitier de téléphone « de campagne ». Ce matériel est peu utilisé mais nous sert encore pour dépanner notre ligne téléphonique que les fellaghas coupent très souvent. Il y a dans ce boitier une magnéto, munie d’une petite manivelle.  Cette magnéto délivre un courant destiné à appeler un autre poste. C’est en quelque sorte une « gégène » que bien des tortionnaires savent utiliser, hélas !
«  Va donc porter un poste téléphonique au chef N… » , me demande notre lieutenant. « Tu sais où le trouver, à son annexe là-haut, dans le bois. C’est urgent paraît-il. »
Bien sûr !  Je sais où est installée cette sinistre bâtisse. C’est là qu’on recherche les renseignements, qu’on interroge, qu’on torture… C’est suffisamment éloigné, discrétion oblige. C’est une construction  minable, sans doute bâtie ainsi intentionnellement. Des murs de pierres mal jointes, pas de fenêtre, juste quelques meurtrières pour donner un peu de lumière. Une ouverture fermée par une bâche pour y entrer et c’est tout.
J’y entre comme si on m’attendait, tranquillement. Ma vue s’habitue lentement à la pénombre, et c’est ainsi que je découvre peu à peu le sinistre spectacle qui s’offre à moi. Un homme complètement nu, les mains liées dans le dos, suspendu par les poignets à une poutre au-dessus de lui. Ses pieds ne touchent plus terre…Tout mouvement lui est ainsi interdit, sous peine d’une grande souffrance. D’ailleurs, souffre-t-il encore, dans l’état où je le vois ? Pour le stimuler et lui faciliter la parole, un fil électrique est fixé à son sexe et l’autre à une oreille. Il ne manquait que la gégène que j’apporte pour la raccorder aux deux fils électriques. Quelques tours de manivelle puis quelques seaux d’eau sur son corps déjà trempé et j’imagine les souffrances qui l’attendent !
Je savais, mais je n’avais pas vu. D’ailleurs, est-ce que je voulais voir ? Et pourquoi je l’aurais souhaité ? Alors, de tels actes, on les cacherait aux appelés ? Il est vrai que ce n’est pas très glorieux.
Je pose là ma gégène, surpris et hébété par ce spectacle. Je n’ai pas un mot et pas un geste pour les deux bourreaux derrière leur table. Je reste muet ; Mais ce visage de souffrance qui m’observe attendait peut-être un geste de ma part pour un soutien, une aide, une protestation. Mais rien, rien, j’ai fui, je me suis enfui, replié. Lâcheté, surprise, mais pas approbation, c’est certain. J’ai honte d’avoir été de la sorte solidaire des deux tortionnaires. Ces deux là, un arabe sous-officier de l’armée française et un vieux pied-noir, auront sans doute bien des remords et une énorme culpabilité pour assumer leurs crimes. Un tel service de renseignements ne peut être le fait d’un régiment localisé, mais bien accepté, voulu, par la hiérarchie militaire et politique. On ne peut cependant l’accepter sans se salir soi-même. Et nos officiers, cathos pour la plupart, pourquoi tolèrent-ils cela ? Petits arrangement avec le ciel ? Obéissance à la hiérarchie militaire ?
Ainsi je retourne à mon poste la tête basse, sans rien dire aux copains qui connaissent eux aussi ces exactions mais se taisent.  Pour la plupart, ils s’en fichent et attendent la quille.            Mais que deviennent ces hommes battus, défigurés, dégradés :
·        « engagés volontaires » dans les harkis ?
·        renvoyés dans leurs douars pour que le FLN se chargeant de leur élimination ?
·        La corvée de bois « fuyards » abattus ?
·        Maintenus prisonniers et soumis au bon vouloir des militaires sans autre forme de procès ?
Ce que je sais, c’est qu’un groupe relativement important de prisonniers demeure sous de grandes tentes à proximité de nous. Ils sont « utilisés » aux corvées habituelles : nettoyage, cuisine, porteurs de postes radio ou de lourdes charges au cours des opérations… Certains se remettent des sévices subis avec leurs camarades, qui sont sans doute là parce ce que simplement suspects.


PRATIQUE RELIGIEUSE


Il me vient alors à l’esprit ma première « escorte[1] » quelques jours après mon arrivée à Marnia.

Le panneau d’affichage informant du service du dimanche, précise qu’il est possible qu’une « liaison »soit organisée avec la ville, permettant d’assister à l’office religieux pour ceux qui le souhaitent. Je m ‘inscris avec quelques camarades pour cette sortie, sachant que nous devions aussi assurer la sécurité du convoi : trois à quatre véhicules.

Départ assez tôt et retour prévu en fin de matinée. Ma pratique religieuse, plutôt stricte après de longs passages dans les écoles libres et une éducation familiale traditionnelle, me fait une quasi-obligation de cette messe hebdomadaire. Mon ami Marcel m’accompagne, c’est un breton pur sucre, fidèle à sa tradition lui aussi, bien que plus relax que moi. « Tu vas voir, la messe c’est rapide, on aura même le temps de se payer une petite anisette »à la sortie !.. Voyage sans histoire, un ou deux arrêts pour faire des « cartons »sur quelques pauvres chacals effrayés se trouvant sur notre route.

La petite place de l’église est bien animée quand on nous débarque là pour quelques uns. Pour les autres, leur messe se passera en plein air, attablés à quelque terrasse de café
Me voilà donc prêt à entrer, mais brusquement une question m’envahit : que faire de tout mon « bazar » militaire (casque, fusil, cartouchières et grenades…) ? Cela ne peut entrer dans une église, lieu de prière, de réconciliation et de paix. Nous avons eu, il est vrai, des consignes très strictes : attention aux armes, elles sont souvent volées, vous en êtes responsables. Des sanctions très graves sont prises en cas de perte. Quel dilemme ! Je retourne vers les camions garés un peu plus loin, les chauffeurs sont là…Ils sont d’accord, je leur confie mon matériel, ils y veilleront comme il se doit.

Durant l’office, je suis inquiet, à la fois dehors et dedans. Mais que c’est long ! Je suis au fond de l’église, partagé entre l’envie de rester et celle de sortir. Mes copains, eux, sont plus loin dans l’église, et moins scrupuleux, ils ont rangé leur barda dans un coin à proximité et gardent un œil dessus. Sortie rapide à l’ « ite missa es ».

Plus de camions! Nom de D…. ! Où sont-ils ? Pourvu qu’ils ne tardent pas ! Je suis inquiet !

Mais non, les voilà ! Il y a des cartons et des sacs, ils ont fait des courses pendant ce temps. Ouf ! Je retrouve mon fusil et le reste en vrac parmi le bric-à-brac. « Je vois que vous en avez pris soin, merci les gars ! »

J’apprendrai à être plus décontracté à l’avenir. Inch Allah ! Sinon je ne tiendrai pas le coup jusqu’à la fin. J’arrêterai là cette pratique religieuse, qui n’a guère de sens dans le contexte. Il n’y aura donc plus pour ma part d’alliance du sabre et du goupillon.

[1] Accompagnement armé pour assurer la sécurité d’un convoi.

GARDES DE NUIT

C’est ce service qui a été le plus pénible durant tout mon séjour algérien. Ceci pour bien des raisons.

Tout d’abord la fréquence. Une nuit dehors pour deux nuits de repos. Parfois moins, si l’absence d’effectifs le justifie.

La pénibilité. Pour moi, une nuit de garde, c’est une nuit blanche, et malgré mes vingt ans, j’ai bien du mal à la récupérer.


La peur : l’obscurité est très handicapante. Nos yeux étant presque aveugles, restent l’oreille et beaucoup d’imagination… Les risques il est vrai ne sont pas de l’ordre de l’imaginaire.






Cette nuit d’automne est bien sombre et l’obscurité sera omniprésente, de 19 heures à 7 heures, la fin du service. J’ai tiré le mauvais tour, le numéro trois (22h à 23h 30 puis 4h à 5h30). Autrement dit, une nuit hachée à souhait. C’est bien long, quatre-vingt dix minutes d’attention extrême, surtout en soirée, là où les risques d’attaque sont les plus importants. Les agresseurs ont alors le reste de la nuit pour fuir. Ce soir, il n’y a pas de vent, et la lune ne se lèvera qu’en deuxième partie de nuit. Je l’aurai pour mon second quart. C’est un peu rassurant.



Immobile, je suis calé le dos contre un tronc d’arbre. On craint toujours ce qui peut venir de l’arrière. J’ai ouvert toutes grandes mes oreilles. C’est fou ce qu’on perçoit bien le moindre bruit : un chien dans le douar proche, un bourricot lançant son « hi-han » sans complexe, un souffle d’air dans les branches des pins qui m’environnent, ou le cri d’un oiseau de nuit qui me fait sursauter.

Mais qu’est-ce qui pourrait faire passer ces longues minutes plus rapidement ?

Surtout ne pas trop bouger, on pourrait me repérer de l’autre côté des barbelés et me tirer comme un lapin. Surveille aussi autour de toi, l’officier de service fait ses rondes de poste en poste. Le mot de passe, c’est quoi déjà ?

Tiens, justement le voilà. Je l’aperçois au loin, il allume de temps en temps sa lampe pour voir où il marche. Il se racle aussi la gorge pour signaler son arrivée, il vaut mieux pour lui ne pas se faire tirer par une sentinelle à la gâchette trop rapide.


En fait, il est sympa, et nous échangeons quelques mots à voix basse . Le temps passé en commun s’écoule plus vite pour l’un comme pour l’autre.
« Tiens, me dit-t-il, je t’informe qu’une patrouille est dehors et doit rentrer cette nuit. Elle se signalera par de brefs appels lumineux. Ils ont le mot de passe : Mascara ». ( Merci, chef, c’était bien ça, je l’avais oublié !).


Il repartira quelques instants plus tard. Il n’a pas, lui non plus, la tâche facile : faire le tour des huit postes de garde seul et toujours de façon extrêmement discrète. Enfin, lui, il est payé pour cela et il a choisi.
Bientôt l’heure ! Plus qu’un quart d’heure et tu vas pouvoir aller réveiller ta relève…Tiens, là-bas, au loin, n’est-ce pas un petit coup de lampe discret ? Mais non, mes yeux ne sont pas fidèles. Ils ont trop « forcé » le noir.
Puis, brusquement, là, plus proche, un éclair plus franc : les voilà ! Je fonce secouer mon numéro 4 et me prépare à aller enlever les barbelés qui ferment le chemin d’accès au camp. Mais un bruit continu et inconnu m’inquiète, ne pouvant l’identifier. Que faire ? Et soudain, sachant que s’il tarde à se faire reconnaître les risques sont importants, un dernier signal lumineux plus proche et accompagné du mot de passe. Ouf !Ce sont eux !



Et, sortant de la nuit, une troupe d’une vingtaine de cavaliers se présente à l’entrée : une harka[1]. Je ne savais pas que cela existait encore de nos jours. C’est une patrouille comme à l’habitude que j’attendais, se déplaçant à pied. Enfin, c’est ainsi, mais que font-ils ? Quelles sont leurs missions, à ces harkis[2] ? L’adjudant français qui les commande ne m’est pas inconnu, il était venu me voir pour échanger du matériel radio défectueux. Je ne manquerai pas de le questionner demain matin. Pour le moment, repos en attendant le deuxième poste à quatre heures.

Nous sommes installés pour la nuit dans des petits fortins en pierre. S’y reposent les trois personnes qui attendent leur tour de garde. Des lits de camps sont installés, où nous dormons tout habillés. La propreté des lieux, confiée, à la bonne volonté de chacun, laisse à désirer : les rats et autres bestioles y montent aussi souvent la garde et ajoutent au charme de ces nuits.
Deuxième quart : la lune est là, mais elle n’éclaire que peu ce paysage que je connais bien. Le vent s’est levé, la température basse pour ce mois d’octobre m’obligera à m’envelopper dans une grande cape ce qui a l’inconvénient de bien réduire ma liberté de mouvement.

Toujours un peu étonné par l’arrivée des cavaliers, je ne manque pas de demander quelques informations lors du passage de l’officier de ronde.
« Ils sont là pour assister au mariage de Tayeb, demain après-midi.» me dit il. Celui-ci fait actuellement fonction d’interprète et accompagne l’officier S.A.S[3]. dans ses déplacement sur le terrain.
« Je le connais un peu, c’est un « rallié » à la France. Il va effectivement prendre femme demain. » Nous bavardons un moment.
« Tu le connais, l’adjudant qui commande les harkis ? » lui demandais je.

« Oui, nous étions ensemble en Allemagne et en Indochine. C’est un baroudeur. »

« Je trouve qu’il est gonflé, il pourrait « se les faire couper », seul ainsi avec tous ces arabes armés jusqu’aux dents ! »

« Rassure-toi, ils sont triés sur le volet, ce sont tous d’anciens fellaghas qui, soit ont déserté, ont parlé un peu « forcés »,ou ont la haine du FLN à cause des violences qu’ils ont subies, eux ou leurs familles. Ils n’ont pas vraiment intérêt à nous trahir, d’ailleurs ils n’ont plus où aller. Leurs proches sont sous notre protection, un peu otages si tu veux. »

« Mais alors, la nuit, les chevaux, c’est plutôt bruyant… »

« Leur rôle est davantage pour des interventions rapides de jour. Elles se font pratiquement toujours sur renseignement et il faut intervenir aussitôt. Mais, tu sais, ils marchent aussi très bien à pied… Ce que tu as vu, c’est en quelque sorte un commando de chasse comme prévu depuis peu par le gouvernement. »

Quelle surprise ! Le temps a passé assez vite. Cette nuit de garde se termine, une parmi tant d’autres. Elle marquera pour moi la découverte de ce monde des « supplétifs[4] ».
Il sera la cause de beaucoup de problèmes, il paiera par un bain de sang son choix de la France lors de ce conflit.

[1], Traditionnellement, en pays d’Islam, il s’agissait d’une milice levée par une autorité locale, religieuse ou politique

[2] Cavaliers de cette harka.

[3] S.A.S. (sections administrative spécialisées) 700 S.A.S. crées en 1955-1956. Elles ont pour mission l’administration, le soutien économique et sanitaire, l’instruction des populations. Encadrement : officier français plus quelques cadres : médecins, assistants sociaux, instituteurs, agronomes. Sécurité :assurée par les forces de recrutement local.

[4] Voir annexes

JOUR DE FETE


Les occasions de se distraire sont bien rares. Notre vie est rythmée par le service , la garde, les opérations militaires. Il y a de l’animation ce samedi après-midi : que de visages basanés et enturbannés, que de djellabas et d’habits militaires rassemblés autour du seul marié !

La mariée est restée au gourbi avec les femmes. On ne se mélange pas, les traditions sont très respectées ici. Le marié, lui, aura pris soin ce matin de montrer les preuves de la virginité de sa nouvelle femme ! En avait-il déjà une ne lui ayant pas donné de descendance ? Ou trop peu ? Mystère. Sa solde de harki lui aura permis de répudier la première et d’en « acheter » une autre, jeune de préférence, qui elle lui donnera beaucoup d’enfants. Allah le souhaite ainsi !

Je suis là, bien sûr, avec me amis, surpris que nous sommes par la présence à la fois de nos gradés et de bien des visages indigènes connus. Mais qui sont-ils donc ? Je les voyais jusqu’alors sans y prêter attention : les interprètes, les préposés aux renseignements, les employés ( anciens prisonniers restés faire nos corvées, nos repas et ne pouvant retourner au bled pour bien des raisons), quelques détachés d’une compagnie muletière ( ils s’occupent des « brêles »que nous emmenons en opération), l’épicier voisin, l’employé de nos gardes forestiers et ses enfants….

C’est la fête au village et c’est sympa. Bravo, c’est presque la fraternisation que tout le monde attend ou souhaite sans le dire.
Cerise sur le gâteau, le ciel est bleu et le soleil brille.

Nous allons et venons, saluant l’un et l’autre. Que se prépare-t-il donc ? On remarque les airs entendus de certains, mais on s’interroge.

« Bonjour ! » C’est Abdel, un « muletier » que je connais bien pour l’avoir aidé à mener quelquefois ses mules récalcitrantes chargées de nos postes radio lors des opérations.
« Tu sais, chef, me dit-il, ( c’est un terme familier), on va avoir la fantasia. Les harkis sont arrivés hier soir et ils se préparent. »

Nous le suivons. Un peu en dehors du camp, un immense espace défriché a été préparé pour l’occasion. On aperçoit en effet au loin les cavaliers qui attendent. C’est la première fois que j’assiste à ce spectacle qui se veut simuler un assaut militaire de cavalerie. Celui-ci se termine par une salve de fusil tirée par les cavaliers au galop.
Plusieurs parades nous sont offertes. Nous admirons à la fois la beauté des animaux et l’adresse de ces hommes. D’ailleurs tous le savent et sont fiers de perpétuer cette tradition.




Je pense cependant que le spectacle qui nous est offert n’est pas dénué d’arrières pensées: propagande, démonstration de force, intimidation des populations locales qui ne sauraient choisir le bon parti :Celui du plus fort bien sur !… Enfin, c’est de « bonne guerre », puisque ces populations subissent aussi de multiples pressions de la part de l’autre partie.
Dimanche, autre surprise, car en effet on les découvre au fur et à mesure. Les arabes sont pour une fois les maîtres d’œuvre, qui ne s’en réjouirait ?

Une activité fébrile règne autour de la bicoque qui fait office d’épicerie arabe, de moulin à blé et sans doute aussi de « chouff » ( guet) à notre détriment. Nous y allons parfois acheter une paire de chaussures locales fabriquées avec de la toile et des morceaux de pneus de voiture en guise de semelle. Ce gourbi, c’est une caverne d’Ali Baba. Il est sombre, sans fenêtre, avec un sol en terre battue. On y est toujours agréablement reçu, commerce et hospitalité locale y font loi. Le thé à la menthe à portée de main.



De bon matin, les moutons ont été égorgés suivant le rite approprié. Ils sont prêts, vidés, dépouillés et embrochés tels des poulets sur de grandes perches de bois. A quelque distance, un grand feu de branchages est alimenté en permanence par une petite équipe. Il faudra beaucoup de braise pour mener à bien la cuisson des moutons : le méchoui se prépare.


Quelques heures à tourner ces perches vont être nécessaires pour griller les bêtes comme il convient. Un pinceau, fait de la laine des moutons, et manié avec grand soin, imprègne cette viande d’huile et d’épices juste à l’endroit nécessaire et au moment convenable. Ce sera succulent.

Tout se passe dans le calme et la bonne humeur, j’allais dire la paix. Une bonne odeur se répand en même temps que la fumée, créant dans tout l’espace une ambiance douce et
feutrée. L’été indien en quelque sorte… Un lieu de palabres, de rencontres et de convivialité, hors du temps. J’observe les visages. Ils sont presque joyeux, en tout cas sans agressivité. Tous profitent du moment présent.


« Tu ne trouves pas, me dit mon ami M… ,que tous ces pauvres bougres sont « de notre côté » par obligation plus que par choix ? Ils ont trop parlé avec cette putain de « Gégène » et choisi la tranquillité du moment. Ils ont ainsi trahi leur pays, qui sera bien indépendant tôt ou tard.

- Pour moi, lui répond J…, oui, ils trahissent toujours quelqu’un : soit les Français quand ils renseignent ou accueillent les fellaghas, soit ces derniers quand ils le font pour les Français.

- Eh bien oui !C’est une situation impossible. Ces braves gens sont les victimes d’évènements qui les dépassent. Victimes de notre colonialisme qui au fond ne les dérange pas outre mesure. L’essentiel pour eux étant d’assurer leur survie quotidienne… »

Chacun eut sa part du festin. Il dura une grande partie de l’après-midi. Quelques petits malins auront très discrètement accompagné ce fameux mouton du cru d’un super Mascara du cru lui aussi ! Petits bonheurs fugitifs.

Pourtant, des tâches pénibles m’attendent encore, qui vont être en contradiction totale avec les instants paisibles que je viens de vivre.

mardi 29 avril 2008

OPERATIONS REGROUPEMENTS




La guerre qui est menée, ces années 1957-1958, est encore assez conventionnelle. Basée souvent sur l’exploitation du renseignement, elle met en oeuvre des moyens importants et lourds. Ce ne sont pas encore des interventions de commandos héliportés et rapides, comme ce sera le cas plus tard. Alors nos actions importantes dans le bled se traduisent par de grandes « opérations », impliquant plusieurs régiments du secteur.
Ce sont d’abord des opérations d’encerclement à grande échelle d’un secteur, de douars, d’une montagne ou de grottes où sont supposés se cacher les fellaghas. Le « bouclage » une fois terminé, il est procédé au « ratissage ». Comme son nom l’indique, il consiste à fouiller systématiquement tout ce qui se trouve sur le passage de troupes dans leur marche vers leurs objectifs.
La mise en place de ce dispositif n’est pas très discret et les guetteurs ont dû souvent donner l’alerte lors de notre départ du camp


REGROUPEMENTS :


Ce jour-là, un dimanche je crois, c’est la fin du printemps, il ne fait pas encore très chaud. Le barda habituel, bien que plus léger, est chargé dans les camions. Nous partons tôt, il est vrai, mais seulement pour la journée.
Je ne suis ma fois pas mécontent de sortir de ce camp où les journées sont parfois monotones.
« Je te fais remplacer à la garde ce soir, » me dit le lieutenant que je dois accompagner avec mon poste radio durant la « ballade ».
Toujours ça de gagné, me dis-je, vu mon peu d’attrait pour cette garde nocturne
« Tu emporteras, comme à l’habitude, ton matériel de dépannage et quelques piles de secours. »
Le matériel est vieux, il est vrai, et plutôt fragile. Il est aussi très lourd et consomme beaucoup de piles. Les premiers transistors font leur apparition sur quelques petits postes radios civils, des veinards en ont rapporté de permission et nous sommes surpris par leurs dimensions si réduites.

Partis pour peu de temps, nous n’avons emmené ni « prisonniers-mulets » pour porter nos postes ( 15 à 20 kilos), ni mulets bâtés pour le reste. La course sera courte sans doute. Où allons-nous, et faire quoi ? Mystère.

« Nous devons sécuriser un secteur de notre 3èmebatterie, me dit le lieutenant en cours de route. Et toi, tu suis le patron avec Robert durant l’opération. » Ce n’est pas très tranquille, il faut avoir l’oreille, les liaisons ne sont pas toujours très bonnes. Il y a peu de répit. Enfin, le colonel est très sympa et compréhensif vis-à-vis de nous, les appelés. Hélas ce n’est pas lui qui est là aujourd’hui, c’est le commandant. Il est lui, plus « règlement-règlement », et plus distant.

C’est la fin de la piste, les véhicules se garent, ils resteront sous la protection des chauffeurs (les veinards) et de quelques copains.
A nous, le petit djebel, les sacs, le poste radio et les caillasses de la piste. Vive la randonnée ! Nous marcherons ainsi quelques heures, entrecoupées de petites haltes. Attention à ne pas vider notre bidon d’eau trop vite !

ON VIDE

Je ne savais pas ce que nous venions faire, mais l’écoute radio aura tôt fait de me renseigner :
En effet, du promontoire où nous nous sommes arrêtés, on distingue nettement dans cette immense vallée quelques douars disséminés ça et là. Des camions militaires sont sur place, il y a beaucoup d’animation autour. On y fait monter bon gré, mal gré les habitants du village chargés de leurs maigres balluchons. D’autres attendent derrière leurs animaux l’ordre de partir.
« Eh bien, me dis-je, aujourd’hui, si on les embarque, c’est sans doute qu’ils ont fait quelques co…... ». Je regarde ces pauvres gosses qui doivent subir une fois de plus la violence ambiante.
Fatigué, je laisse un moment le Commandant et les copains qui assurent la protection, je vais aller rejoindre Robert, qui sur une grosse touffe d’alfa qui lui sert de siège, se repose de notre longue marche. Il suit les opérations sur les ondes.
« Où va-t-on les mettre ? » me dit-il, comme si tous ces braves arabes n’étaient que du matériel à stocker.
Ils vont probablement être regroupés dans cet espèce de village de pierres et de branchages que les prisonniers construisent près de notre camp
« Ce n’est pas possible, qu’on les mette dans ces espèces de bouis-bouis infâmes, on y mettrait même pas nos vaches. » Et il s’y connaît, lui, le gars du terroir.

Fatigué, et tout à mes réflexions, je quitte mon harnachement et laisse plus loin fusil et cartouchière. Je m’assois près de lui ? Cela fait du bien, ce moment de répit. Quelques blagues échangées, et quelques gorgées d’eau tiède. Brusquement, tiré de ma torpeur, je sursaute. Un petit serpent sur lequel je suis sans doute assis sort de la touffe d’herbe, lui aussi expulsé. Mais cette fois, c’est moi qui ai peur un instant…
« Il aurait pu te les bouffer ! » s’esclaffe Robert.

« En tous les cas, vous aurez tous les deux huit jours ! Vous aurez ainsi le temps de réfléchir à votre attitude incompatible avec notre travail. » C’est le commandant « pète sec » qui nous tire de notre instant de détente. Il nous gratifiera en effet de huit jours de prison au motif de « négligence dans la surveillance de nos armes ».

Pour les cas graves, les punitions se font « au trou »à la caserne de la Légion Etrangère ( et là, quel régime !).Pour ce qui nous concerne, pas de prison, ce sera noté sur notre dossier. La prison étant un peu notre lot quotidien il est vrai…


ON BRÛLE

Personne ne doit rester sur place. Ces douars seront détruits. Si l’envie en était venue à certains, des dissuasions simples existent : on met le feu au « gourbi » et quelques obus de mortier bien placés suffisent…

La sanction nous a ramené à la dure réalité. Nous regardons, Robert et moi, ce beau paysage dénaturé par les incendies. Les soldats qui ont effectué les expulsions dans les villages viennent de mettre le feu aux « gourbis ». Cette ambiance que je regarde me rend triste. Cette ambiance de guerre et de souffrances n’est pas sans me rappeler tristes souvenirs de mon enfance.


ON REGROUPE[1] :

Nous sommes rentrés par le même chemin, un peu dépités, la bataille contre ces gens sans défense fut vraiment sans gloire…


On verra dans quelques jours arriver les premiers réfugiés. Près de notre camp, un village de miséreux va voir le jour.

Des villages en dur seront construits par la suite.
Les SAS seront alors « en action », et sous la protection de l’armée française et des harkis, elles veilleront à faire de tous ces braves musulmans de bons sujets de la France.

Pour nous, tout ne fut pas terminé ainsi. Quelques jours plus tard, nous sommes retournés sur
la zone pour allumer le plus gigantesque incendie que j’ai connu. Des hectares brûleront.
Le secteur sera ainsi devenu totalement inhospitalier et plus facile à surveiller. On tirera sur tout ce qui bouge, ce sera la zone interdite. Le rebelle n’y sera plus comme un poisson dans l’eau.

[1] . CAMPS DE REGROUPEMENT.

La question des camps de regroupement reste une tragédie méconnue mais des plus importantes de la guerre d’Algérie. C’est en février 1959 que Michel Rocard, alors jeune inspecteur des finances, remet un rapport (qui lui a été officieusement demandé) au délégué général en Algérie. Ce rapport l’informe sur la réalité des camps de regroupement dans lesquels sont parqués plus d’un million de villageois, dont plus de la moitié sont des enfants. La mortalité infantile est effrayante, évaluée dans le rapport à près de cinq cents enfants par jour.
Ce rapport est publié en partie dans la presse au mois d’avril 1959. Un livre : « Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie » de Michel Rocard paraît le 27 mai 2003.
Il y aura environ deux millions de personnes regroupées à la fin de la guerre.

vendredi 4 avril 2008

CHANGEMENT DE DECOR



En ce début de printemps 1957, nous devons quitter notre ferme. Peu à peu devenue plus hospitalière, elle sera occupée par d’autres militaires.
Où allons-nous ? Mystère… La Grande Institution aime s’entourer de ces secrets sans importance. Ce serait bien en ville, certains se voient déjà en poste sur la côte. L’été est chaud par ici. Par contre, la France n’est pas au programme, c’est sûr.
Surprise, après un long voyage en camion sous la pluie, nous stoppons à proximité d’un bois,. Traversé par une route allant vers rien …Le village semble abandonné et nous allons l’investir peu à peu, y découvrant une certaine vie que nous partagerons avec quelques musulmans et des « pieds noirs » fonctionnaires. Son nom : Nesmoth. Ce village fait partie de la petite commune de Cacherou, située à quelques kilomètres du douar où naquit l’émir ABDELKADER.





Le lieu ayant servi en temps de paix de colonie de vacances, les bâtiments inoccupés nous seront bien utiles. En attendant, tout est à installer, et nous logerons à nouveau sous la tente. Nous découvrons un endroit curieux fait de constructions disparates : quelques gourbis et mechtas, des logements de fonction, une ferme, une mini-école abandonnée et les locaux de la « colo » autour d’une cour centrale, comme il se doit.



Des arbres, une forêt courant à l’horizon d’un côté de la route, la ferme de l’autre, ce sera difficile à garder, tout cela. La ferme fera fonction d’infirmerie et de logement pour le toubib et les infirmiers. L’ancien fermier viendra de temps à autre nous raconter, avec une certaine nostalgie, les temps heureux où, avec les employés arabes, il travaillait en bonne entente, sachant parfois être « exigeant ». Il les connaissait bien, ces employés, puisqu’ils vivaient à proximité avec leurs familles.

Et se livrant alors :
« Il n’était pas interdit que nos enfants jouent ensemble. Les animaux ont toujours attiré les enfants. Que de jeux avec les ânes, calmes et obéissants, les courses se terminant souvent par une chute… mais quel plaisir ! Les moissons et les vendanges rassemblaient tout le monde pour des tâches rudes et pourtant gratifiantes. Sans doute n’avions nous pas tous le même bénéfice, mais enfin, c’était ainsi !
. Et puis, les fellaghas sont venus, semant la terreur, parlant d’indépendance et de justice. Nous, les « pieds noirs », nous sommes réfugiés en ville, en métropole pour les plus riches. Les grandes exploitations ont été laissées à la charge de quelques intendants ne faisant que passer…Les employés arabes sont restés, livrés aux pressions des fellaghas, qu’il fallait héberger, ravitailler et renseigner. »
« Allez, je vous ai apporté une bonne petite bouteille de Mascara de ma réserve, vous allez voir ce que le terroir nous fait de mieux ici. »

Petit à petit, ses visites se sont espacées, puis nous l’avons oublié, rien ne subsistant de son activité ici.

Autres occupants de ce territoire : des gardes forestiers. Trois couples d’européens vivent au « village », attendant notre arrivée avec impatience. Leurs logements, rustiques mais très corrects, ont été transformés en mini-forteresse, portes et volets blindés et tous les accès protégés par des barbelés. Nous aurons maintenant parmi nous des fonctionnaires, avec lesquels nous vivrons en bonne entente. Avec eux, nous découvrirons toute la diversité de ces résidents « pieds noirs » ou français de métropole, égarés dans ce bourbier algérien.


Dans un premier temps, nous plantons notre tente sur le terrain du responsable des gardes forestiers, à proximité de sa modeste habitation. Nous occuperons le garage attenant, pour installer notre standard téléphonique, le couchage du préposé et le matériel de transmission.
Ce couple d’Alsaciens nous a longtemps semblé insolite et mystérieux ! Compliquées, les relations avec eux ! Lui, sans doute méfiant vis-à-vis de nous, les militaires frivoles et privés de femmes…et c’est vrai que la sienne nous parait belle… La quarantaine, elle a beaucoup d’allure. Elle vit enfermée chez elle… Est-ce un choix ? Elle me laissera l’impression d’une femme déprimée, à laquelle on impose une vie impossible. Le jeune fils d’une dizaine d’années rentre de l’école le week-end, quand cela est possible. J’imagine bien la difficulté de leur situation : Monsieur gardant son épouse et gardant aussi son rang hiérarchique vis-à-vis de collègues auxquels il a peu de tâches à confier. Pour combien de temps ainsi? C’est aussi la question que nous nous posons par rapport à notre action de « pacification »

Le deuxième couple de garde forestier, métropolitains également est très réservé, ne se liant que peu avec nous. Il ne nous permettra pas de faire connaissance..

Nos rapports avec la troisième famille de garde sont plus simples et plus agréables. « Pieds noirs » de souche, ils ont le gros avantage de bien connaître le terrain, les indigènes et surtout leur langue. Petit côté sympa, leur exubérance et leur accent qui me rappellent beaucoup les gens du sud de la France.



Des bâtiments préfabriqués ont depuis peu remplacé notre inconfortable guitoune. Nous sommes proches du logement de ces gens. Ceci nous vaut de nombreuses visites de monsieur. Avec lui, nous partageons quelques longues soirées autour d’une table de jeu de tarot ou tout simplement autour d’une « bibine»
Pourtant, nous avons peu de choses en commun, sinon ce conflit interminable dont nous parlons peu et pour lequel il n’est fait aucun pronostic. Peut-il en être autrement ? On se voit souvent dans la journée, promenant son compagnon à quatre pattes dans le camp, et engageant facilement la conversation.




Philippe, son fils, une dizaine d’années, la verve d’un gamin de cet âge, nous accompagne dans nos moments de repos, voire de travail. Il est à l’école à la ville lui aussi, et ne rentre que le week-end ou aux vacances. Mais alors, quelle présence ! L’insouciance de son âge, le fossé qui nous sépare tant par l’âge, que le vécu ou nos préoccupations, fait que souvent nous souhaiterions le voir à cent lieues… Mais nous maîtrisons bien nos rapports avec lui, quelques explications, une partie de ballon quand c’est possible, et tout rentre dans l’ordre


Aujourd’hui, je me demande ce qu’est devenu ce gamin, témoin de tant de violences et de
s souffrances. Comment a-t-il vécu l’indépendance ?

Que sont devenus aussi tous ces enfants arabes que nous côtoyions chaque jour ? Me revient l’image de ces deux enfants adorables dans leurs hardes, venant la plupart du temps pieds nus, nous proposer des œufs pour quelques centimes afin d’améliorer notre ordinaire. Leur grand frère, Ahmed, copain de Philippe, bien que plus âgé, accompagne souvent celui-ci lors de ses visites. Ce garçon, illettré comme il se doit, l’école du village ayant mis la clef sous la porte, offre ses services aux gardes forestiers : une lessive par ci, un peu de ménage par là, toujours aimable et discret. Notre ami « Macarel » lui propose un jour de lui laver son linge n’ayant pas le temps de le faire lui-même. Il lui offre 5 francs pour ce travail. C’ est alors qu’a notre grande surprise on apprend qu’il n’a pour tout salaire que 20 francs mensuels… Ce sera pour ce jeune arabe l’occasion de demander sa première augmentation de salaire et de prendre conscience des bienfaits de la colonisation !!! !

Aura- t il pu échapper, lui, au carnage qui a suivi l’indépendance ?

Ah ! Les « bambinos », comme chante DALIDA, il n’en manque pas dans le village de regroupement tout proche. Nous aimons aller les rencontrer et je crois que le plaisir est réciproque.




De temps à autre, nous allons donc dans ce fameux village de misère acheter œufs, poulet ou autres pour améliorer l’ordinaire, le marchandage se faisant en toute simplicité. Parfois, nous nous faisons accompagner de Philippe ou de son père, cela simplifie les traductions.

Pourtant, un jour, un des nôtres, « appelé » comme nous, s’y rend avec d’autres intentions. Le manque de femmes le taraude depuis longtemps. Le bordel militaire à sa disposition en ville ne lui suffit pas, ou ne lui convient pas. On ne sait ce qu’il fit au village, mais ce fut certainement grave, et cela nous vaut à chacun un passage devant le père de la victime et nos officiers. Le coupable de cet acte odieux est vite démasqué. On le « coffre » comme il se doit, et il disparaît de notre communauté. C’est bien ainsi ! Nous n’aurions plus supporté sa présence parmi nous. Jamais nous n’avons encore connu pareil méfait, la honte et la révolte nous gagnent pour quelques jours. Faut-il encore ajouter de la souffrance à celle de ces pauvres gens ? Cela compliquera nos rapports avec eux, nous n’osons plus aller au village.

Quelques temps plus tard, une famille arabe est assassinée dans un douar environnant. Un témoignage faisant état de la présence d’un soldat français très blond sur les lieux du drame, on trouve très vite « le coupable ». Il y a en effet parmi nous un camarade qui répond à ce signalement succinct. On l’arrête, on l’enferme plusieurs jours dans un local infect. Nous passons tous, là encore, devant le témoin caché. Le suspect y passe lui plusieurs fois, et n’est pas reconnu. On libère alors ce brave copain innocent, sont seul crime aura été d’être blond.
Cet assassinat est plus vraisemblablement l’œuvre des fellaghas, en représailles d’un acte que nous, français, ignorons. Le délateur quant à lui restera à l’ombre pour quelques temps.





jeudi 3 avril 2008

PREMIERES VICTIMES

Cette nuit n’a sans doute pas été très calme. Ce matin, le réveil est un peu difficile. Est-ce le froid qui règne sous cette grande « guitoune », où je dors avec les copains ? Est-ce cette agitation extérieure que j’ai perçue dans mon sommeil et qui ne m’a pas réveillée?






En tous les cas, j’ai la tête lourde et remonte les couvertures pour me réchauffer avant de me lever. Le collègue, chargé d’aller chercher le café, s’habille en baillant, cognant au passage le lit de son voisin qui proteste mollement. . Il est à peine dehors avec ses gamelles qu’il s’écrie :
« Ça y est, les gars, les fellouzes nous gardent maintenant ! Allez, debout là-dedans!»

Assurément, il se passe quelque chose et nous voilà cherchant les « pompes », enfilant le pantalon ou la veste. Je sors rapidement voir ce qui est la cause de ce réveil en fanfare.





Trois cadavres de fellaghas sont là, à proximité de la tente. Trois jeunes gens en treillis, qu’on a « jetés » là, cette nuit, au retour d’une embuscade. Les commentaires des uns et des autres ne retiennent guère mon attention, je suis surpris et ému : ce sont les premiers fellaghas morts que je regarde. Jusqu’alors, je ne connaissais que les prisonniers, toujours en civil, et bien vivants, même si parfois ils étaient un peu « abîmés »… Mais là, trois jeunes gens en tenue militaire et de mon âge, jetés à terre comme du gibier après une partie de chasse.
Un mort, même un ennemi, a quand même droit à un peu plus d’égards…On m’avait appris à respecter les morts !
.
« Regarde, me dit-on à côté, ils ont été tués par balle. » En effet, du sang a coulé sous leurs corps, jusque sous notre tente, comme pour marquer le territoire.
J’imagine la douleur des parents de ces jeunes gens de mon âge et par delà l’angoisse des nôtres.

Voilà, je suis maintenant fixé, il y a bien autour de nous ,ici aussi ,une armée organisée et équipée mais invisible.

mercredi 2 avril 2008

RETOUR DE PERM.

Je suis un peu triste sur les quais de Port-Vendres, il fait un temps superbe, le bateau est là, il part à la mi-journée. Permission terminée, je rentre. Cette courte période en France m’a permis de retrouver les miens après plus d’un an d’absence. Tout semble aller bien à la maison. Le père se remet apparemment sans trop de soucis d’une grave opération cardiaque.
Nous avons peu parlé avec les parents de ce qu’est ma vie de militaire. Je suis resté très prudent, pour qu’ils ne puissent imaginer ce que sont les « évènements d’Algérie » comme on dit : ils ont simplement un fils qui participe aux « opérations de maintien de l’ordre »
Ils ont peu d’informations, la télévision n’est pas répandue ici. Tant mieux ! Ce sera durant des années ainsi : le silence. Nous, les appelés, resterons muets, culpabilisés et mal compris, n’osant parler vraiment de la réalité. Personne ne nous demandant d’ailleurs rien…

Pour l’instant, je profite de cette fin d’août 1957 pour visiter un peu la petite ville de Port-Vendres et découvrir cette ambiance du sud que je ne connais pas. J’apprécie, et je me promets d’y revenir en civil visiter cette belle région.

Mer d’huile pour la traversée. Nous avons des couchettes superposées, c’est presque du tourisme.
Ce matin, je me lève assez tôt, curieux que je suis de suivre l’atterrissage par ce beau matin d’été. Appuyé sur le bastingage à l’avant du bateau, je distingue dans la légère brume à l’horizon les reliefs de la côte qui vont bientôt se préciser. Je goûte l’instant, à la fois attentif aux vibrations de vie du bateau, et au lent bercement de la houle qui l’accompagne. Quelques oiseaux de mer nous survolent. Hier soir, ce sont les dauphins qui ont fait la fête à l’étrave de ce curieux poisson d’acier. C’est un instant de calme, je me sens bien.

Le pont va bientôt se garnir de petits groupes. Et entouré de collègues en kaki, je vois petit à petit grandir notre port de destination : sa colline de Santa-Cruz (9), puis le port maritime, ses quais et ses bâtiments de service. La vie enfin, les hommes, les voitures et la réalité : La guerre et encore une année ici. Que ça me semble long!

(9) Cette colline haute de quatre cents mètres domine le port. Y sont construits un fort et une chapelle. Celle-ci fut longtemps un lieu de pèlerinage en remerciement à la vierge d’avoir sauvé la ville du choléra en faisant pleuvoir. La véritable statue (celle qui était sortie en procession) est exposée dans la chapelle de l'évêché d'Oran prés de la tombe de Monseigneur Claverie, assassiné par des terroristes dans cette chapelle.





 



Oran est vraiment une ville magnifique et séduisante. Nous profitons du soleil, du spectacle, de la mer si bleue, et des côtes escarpées. Rue et ruelles, où l’ombre est bienvenue, nous accueillent pour une flânerie gaie et colorée.
C’est pourtant l’époque de la bataille d’Alger(10) , dont les échos nous parviennent un peu ici. Les attentats à la bombe n’ont pas encore frappé Oran dans ses cafés, restaurants et lieux publics.

Les infos que nous avons d’Alger nous laissent à vrai dire indifférents. Il est difficile pour nous de distinguer la vérité de la propagande. Nous ne pouvons croire que le démantèlement de la tête de la rébellion fera cesser les exactions et les attentats. Le pays est si grand et le maillage terroriste imposé souvent par la terreur n’est pas prêt d’être démantelé, lui.

Je suis malgré tout assez nostalgique et le mal du pays se fait déjà sentir en rentrant à la caserne en soirée.

Pour rejoindre mon lieu de résidence habituel, il va falloir emprunter diverses liaisons. Un point de passage important : Saint Denis du Sig(11) . C’est là qu’un convoi se forme pour rejoindre Mascara. Il faut en effet franchir les monts de Béni Chougrane et ce djebel est vraiment trop mal fréquenté pour laisser le passage ouvert à toute heure du jour. Un départ s’organise chaque jour matin et soir pour assurer la sécurité du voyage : véhicule blindé à l’avant et à l’arrière, des camions, voire des voitures civiles au centre, et un avion dans les airs pour assurer la surveillance des alentours, et cela sur une cinquantaine de kilomètres.


Pour le moment, le convoi du matin est loin et nous devrons patienter quelques heures avant le prochain départ. Que faire dans cette petite ville du bled ? A bien y regarder, toutes ces petites villes se ressemblent, et me rappellent celles qu’on appelle chez nous « les petites villes de province » : places ombragées où il fait bon se retrouver pour jouer aux boules ou
discuter, la gare, la mairie sur la grand’ place, le monument aux morts, et souvent un kiosque à musique. Nous sommes en pays musulman, et il y a aussi le quartier arabe et sa mosquée, ses enfants pleins de vie et jouant bruyamment, femmes voilées vacant à leurs occupations, hommes en djellaba, le plus souvent assis à terre et observant le passant d’un air absent

[10] : cf annexe.
[11] : Saint Denis du Sig comptait à l’époque 15 000 habitants, donc un quart d’européens.











C’est ainsi que je me laisserai surprendre à goûter le charme de l’endroit. Je crois que moi aussi, comme les « pieds noirs », j’aurais apprécié de vivre dans ces petites cités ou bourgades que je connais si peu, il est vrai : Mascara, Palikao, Thierville, Cacherou… Cités agricoles vivant jusqu’alors au rythme des récoltes et des saisons.

Voilà, je reviens à la réalité. Ne pas oublier malgré tout que sous des apparences heureuses, le quotidien est dramatique pour certains : malnutrition, maladies, analphabétisme, sans oublier un climat d’insécurité permanent.
Mon sac est lourd, le soleil qui chauffe me ramène à plus de réalisme. Une terrasse ombragée m’accueille pour un rafraîchissement. C’est un lieu d’observation idéal, je m’y installe avec plaisir. Pas de femmes arabes en ces lieux, elles ne se mêlent pas aux hommes, et il en est de même partout dans les villes. Cependant, têtes enturbannées et coiffes européennes se côtoient, échangent quelques mots. La plupart se connaissent de toujours. Une bonne odeur de cuisine mêlée à celle de l’anisette, me met en appétit. Une « frita(12) » est au menu. Pourquoi pas ? Quelques merguez accompagnées d’un petit rosé bien frais du cru local, pourquoi pas ma fois.

Dégustant tout cela, mon regard est attiré par un petit groupe de militaires qui déambulent sur la place : une patrouille de « territoriaux(13) » qui fait sa ronde. Equipés de vieux fusils Lebel, plus adaptés à la guerre de tranchées qu’au combat de rue, les quatre hommes qui la composent ont pourtant un air martial qui ne ressemble pas à leur équipement. Ils ne font peur à personne, mais rassurent la population : dormez en paix, braves gens !

[12] : Plat préparé à base de poivrons, tomates, oignons et huile d’olive. Accompagne l’agneau, le poulet, des œufs cassés cuits sur les légumes.
[13] Unités de « pieds noirs » prélevés dans toutes les classes de la population civile pour seconder l’armée dans les tâches urbaines. Il est évident que les « territoriaux » ne pouvaient avoir d’autre slogan qu’ « Algérie Française ». On leur demandait de la défendre. Après le 13 mai 1958, ils ajoutèrent au slogan la croix de Lorraine. Plus tard, ce sera le drapeau noir de l’O.A.S.
( Extrait de Historia Magazine, La guerre d’Algérie, n° 231)



ATTENTE


« Départ du convoi, 16 h, place de l’église ». M’y voilà arrivé, après une petite ballade digestive J’ai encore du temps pour une nouvelle pause, mais que faire ? L’église, mais voilà ! Un lieu bien calme pour d’autres nourritures. Ici, tu seras en sécurité, il y a si longtemps que tu n’en as pas franchi le seuil.

Je m’assois dans cette église sans style, des générations de « pieds noirs » ont dû s’y succéder, qui y ont installé statues, ex-votos, drapeaux, souvenirs de pèlerinages…

Je m’assois et me laisse pénétrer par l’ambiance du lieu. Il règne ici une fraîcheur agréable dans cette pénombre propice au recueillement. Les bruits extérieurs me parviennent atténués. L’odeur qui flotte dans cette église m’est familière. Elle me rappelle ces lieux fréquentés dans mon enfance où les célébrations me semblaient interminables. Je m’évadais alors restant simplement attentif aux repères pouvant m’en indiquer la fin.

Me laissant porter par l’atmosphère, je me surprends à prier ce Dieu qui est le même que celui qu’on prie de l’autre côté de la mer. Qu’il mette donc fin à ce conflit avec ces musulmans, des croyants, eux aussi, et qu’Il me garde en vie. S’Il pouvait également mettre fin à ces interminables et si fréquentes gardes de nuit qui m’attendent…


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Seize heures. Le convoi se forme. J’embarque dans un 4x4. Quelques militaires assis à mes côtés, j’attends le départ, observant ce qui se passe autour de moi d’un œil distrait. L’heure chaude du midi passée, l ‘animation commence à se manifester : quelques attelages agricoles, quelques bourricots portant des charges dans leurs paniers, ou des cavaliers battant de leurs jambes les flancs de leur monture pour marquer la cadence. C’est alors que deux femmes européennes s’approchent du véhicule. Qu’elle n’est pas ma surprise quand l’une d’elle me déclare à brûle pourpoint :

« - Quel âge avez-vous ? Comme vous semblez jeune ! » Etonné par cette question, je ne sais que répondre. Toutes deux nous dévisagent, mes voisins et moi.
« - Vingt ans », lui répondis-je sèchement, vexé sans doute de paraître encore adolescent alors que le seul fait d’être là aurait du lui signifier clairement que j’étais un adulte maintenant.

Notre conversation en resta là. Elles poursuivirent leur chemin, voyant qu’on ne parlerait pas plus, les uns et les autres. Si nous étions là, n’en portaient-elles pas en partie la responsabilité ? J’ai cherché quels sentiments chez elles avaient pu motiver cette question : simple interrogation, réaction de mère devant le spectacle de ces camions attendant le départ vers le bled et ses embûches. Peut-être l’image de leurs enfants ? Etait-ce la crainte que la Mère Patrie n’ait plus assez d’hommes mûrs pour faire la guerre ?

LA MORT DU PERE


La vie quotidienne, avec ses bons moments entre nous, ses peurs et ses longues parties de tarot du dimanche se déroule interminablement. Nous vivons ainsi, entre soldats, sans trop nous livrer sur nous-mêmes, sur notre vie antérieure, sur les événements politiques, tellement changeants il est vrai et dont nous sommes si mal informés.
Les seuls liens possibles avec le monde extérieur : la radio quand on peut la capter, celle de chez nous  bien sûr, la presse, on n’en parle pas, le journal local « L’écho d’Oran », ne nous semble pas un modèle d’objectivité. Les autres « canards », genre « Témoignage Chrétien », « l’Humanité »… ne parviennent pas ici. Ils sont lus discrètement par  certains d’entre nous, les plus politisés, souvent des sursitaires qui ont fait des études… Ces lectures en effet, ne sont pas recommandées par l’autorité militaire.
Avec le pays, notre cordon ombilical, c’est le courrier étant donné qu’il n’est pas possible de téléphoner en France pour « l’appelé de base » : La seule ligne PTT est réservée aux cas urgents et aux télégrammes. J’ai parfois l’occasion de remplacer mon copain Marcel qui lui est titulaire du standard téléphonique et de rédiger les télégrammes que nous dictent les opérateurs des PTT. Ces messages sont toujours porteurs de nouvelles graves.


            Aujourd’hui c’est un jour triste et pluvieux de novembre, Marcel reçoit un message qui m’est destiné, rédigé ainsi : « Père décédé. Sépulture le   25/11/57. Venir  urgent ».

Voilà qu’en fin de matinée, le lieutenant responsable des « transmissions » demande à me voir personnellement.
 « Curieux, me dis-je, est-ce une mutation, une sanction, une récompense ? » A son air ému et embarrassé, je soupçonne autre chose… Après quelques hésitations, il me dit :
« Vous savez… votre père…c’est grave.. Il est mort. »

C’est tellement inattendu. Je n’ose imaginer le choc, si j’avais du prendre moi-même ce message.

Jamais je n’ai imaginé que mon père puisse disparaître si brutalement et encore jeune. Il venait de fêter son cinquantenaire ! Quelques photos m’étaient parvenues par le courrier... Des photos prises par ses copains de la « classe 27 », qui fêtaient l’évènement comme il se doit. Que s’est-il passé ? Hier encore, j’ai reçu une lettre de lui. Rien ne laissait présager cette mort. Et ma mère et mon frère..? Et moi, il faut que je parte.

Le lieutenant n’est plus là, je me sens si seul. Je ne l’ai pas vu sortir. Je réalise d’un coup l’ampleur de cette perte. Ce père, qui durant des années a été à côté de nous, dans le calme et le silence… Oui, il était silencieux.  Mais il a assuré notre éducation et notre sécurité. Plus jamais il ne sera à mes côtés. Malgré cette réserve qui était la sienne, nous partagions tant de choses, comme ça, sans rien exprimer, mais en ressentant des goûts communs pour la nature, pour la pêche… et puis l’ouverture sur l’extérieur, la vie sociale, le « patro », le modélisme, les histoires de ses copains qui ont accompagné ma jeunesse et sans doute façonné un humour que je pense commun.

Eh bien, voilà, tout ça c’est fini ! Plus rien. A toi de vivre seul, maintenant, comme un grand. C’est curieux, de ressentir tout cela en quelques instants : comme je me sens vieux !
Et puis, cette merde ici ! Pour combien de temps encore ? J’arrive de perm il y a deux mois, vont-ils me laisser partir à nouveau pour que j’aille à la maison ? Debout, les bras pendants dans cette grande salle vide où nous dormons, je suis ailleurs, bien loin déjà, quand une main amie se pose sur mon épaule ; ouf, c’est Marcel, il est là déjà bien présent.
« Le lieutenant m’a dit : allez le voir, passez la journée avec lui, je m’occupe de l’envoyer demain en France aux obsèques de son père. Dites-lui aussi que je prends part à sa peine. »

Brave Marcel ! Un tel évènement s’étant produit quelques temps avant son incorporation, il sait combien une aide dans de telles circonstances est précieuse et nécessaire. Je lui garderai une grande reconnaissance d’avoir su partager avec moi des moments aussi difficiles.

Interminable journée, interminable nuit, interminable voyage dans les convois jusqu’à Oran où je dois prendre un avion pour Marseille en soirée. Il fait un temps exécrable, pluie et vent de novembre sont aux rendez-vous.

Qu’a-t-il bien pu se passer ? Pourquoi ce décès, je n’en sais toujours rien. Comment ma mère et mon frère supportent cette épreuve ?

            Un vieux BREGUET deux ponts à hélices nous emporte vers la France. Bien secoués tout le voyage, j’ai l’impression d’être dans un ascenseur en chute libre par instants, tellement il y a des turbulences. Près de moi dort du sommeil du juste un vieux « première classe » de la coloniale. Il a du arroser copieusement sa perm, et il faudra le réveiller à  Marseille.

            Train de nuit et fin du voyage en matinée. Mon oncle m’attend à la gare de Nantes. J’ai peur de la rencontre père-fils. 

J’ai crains durant tout le temps du voyage ce retour brutal dans la famille. C’est en effet inquiétant pour moi de retrouver mes proches face à ce deuil. Ma mère et mon frère, et ma grand-mère qui perd ce jour-là un deuxième enfant. Encore de la souffrance et de la tristesse, ça n’en finira donc jamais…

La foule aux obsèques me surprend. Ce père, discret humble et besogneux, avait donc réussi à  attirer la sympathie de tout ce monde qui est là. Et je prends conscience qu’à sa mesure, à sa place, il a vécu tout simplement en citoyen engagé et « ça m’en bouche un coin ».

Je reviendrai  en Algérie, avec un peu de retard, ce qui me vaudra à nouveau quelques jours de prison symbolique.

Je n’aurai plus la lettre hebdomadaire de mon père. La dernière  qu’il m’a envoyée m’attendait à mon retour de permission. Je l’ai conservée, elle m’est un gage d’une affection paternelle si bien dissimulée mais cependant très présente…