mercredi 2 avril 2008

LA MORT DU PERE


La vie quotidienne, avec ses bons moments entre nous, ses peurs et ses longues parties de tarot du dimanche se déroule interminablement. Nous vivons ainsi, entre soldats, sans trop nous livrer sur nous-mêmes, sur notre vie antérieure, sur les événements politiques, tellement changeants il est vrai et dont nous sommes si mal informés.
Les seuls liens possibles avec le monde extérieur : la radio quand on peut la capter, celle de chez nous  bien sûr, la presse, on n’en parle pas, le journal local « L’écho d’Oran », ne nous semble pas un modèle d’objectivité. Les autres « canards », genre « Témoignage Chrétien », « l’Humanité »… ne parviennent pas ici. Ils sont lus discrètement par  certains d’entre nous, les plus politisés, souvent des sursitaires qui ont fait des études… Ces lectures en effet, ne sont pas recommandées par l’autorité militaire.
Avec le pays, notre cordon ombilical, c’est le courrier étant donné qu’il n’est pas possible de téléphoner en France pour « l’appelé de base » : La seule ligne PTT est réservée aux cas urgents et aux télégrammes. J’ai parfois l’occasion de remplacer mon copain Marcel qui lui est titulaire du standard téléphonique et de rédiger les télégrammes que nous dictent les opérateurs des PTT. Ces messages sont toujours porteurs de nouvelles graves.


            Aujourd’hui c’est un jour triste et pluvieux de novembre, Marcel reçoit un message qui m’est destiné, rédigé ainsi : « Père décédé. Sépulture le   25/11/57. Venir  urgent ».

Voilà qu’en fin de matinée, le lieutenant responsable des « transmissions » demande à me voir personnellement.
 « Curieux, me dis-je, est-ce une mutation, une sanction, une récompense ? » A son air ému et embarrassé, je soupçonne autre chose… Après quelques hésitations, il me dit :
« Vous savez… votre père…c’est grave.. Il est mort. »

C’est tellement inattendu. Je n’ose imaginer le choc, si j’avais du prendre moi-même ce message.

Jamais je n’ai imaginé que mon père puisse disparaître si brutalement et encore jeune. Il venait de fêter son cinquantenaire ! Quelques photos m’étaient parvenues par le courrier... Des photos prises par ses copains de la « classe 27 », qui fêtaient l’évènement comme il se doit. Que s’est-il passé ? Hier encore, j’ai reçu une lettre de lui. Rien ne laissait présager cette mort. Et ma mère et mon frère..? Et moi, il faut que je parte.

Le lieutenant n’est plus là, je me sens si seul. Je ne l’ai pas vu sortir. Je réalise d’un coup l’ampleur de cette perte. Ce père, qui durant des années a été à côté de nous, dans le calme et le silence… Oui, il était silencieux.  Mais il a assuré notre éducation et notre sécurité. Plus jamais il ne sera à mes côtés. Malgré cette réserve qui était la sienne, nous partagions tant de choses, comme ça, sans rien exprimer, mais en ressentant des goûts communs pour la nature, pour la pêche… et puis l’ouverture sur l’extérieur, la vie sociale, le « patro », le modélisme, les histoires de ses copains qui ont accompagné ma jeunesse et sans doute façonné un humour que je pense commun.

Eh bien, voilà, tout ça c’est fini ! Plus rien. A toi de vivre seul, maintenant, comme un grand. C’est curieux, de ressentir tout cela en quelques instants : comme je me sens vieux !
Et puis, cette merde ici ! Pour combien de temps encore ? J’arrive de perm il y a deux mois, vont-ils me laisser partir à nouveau pour que j’aille à la maison ? Debout, les bras pendants dans cette grande salle vide où nous dormons, je suis ailleurs, bien loin déjà, quand une main amie se pose sur mon épaule ; ouf, c’est Marcel, il est là déjà bien présent.
« Le lieutenant m’a dit : allez le voir, passez la journée avec lui, je m’occupe de l’envoyer demain en France aux obsèques de son père. Dites-lui aussi que je prends part à sa peine. »

Brave Marcel ! Un tel évènement s’étant produit quelques temps avant son incorporation, il sait combien une aide dans de telles circonstances est précieuse et nécessaire. Je lui garderai une grande reconnaissance d’avoir su partager avec moi des moments aussi difficiles.

Interminable journée, interminable nuit, interminable voyage dans les convois jusqu’à Oran où je dois prendre un avion pour Marseille en soirée. Il fait un temps exécrable, pluie et vent de novembre sont aux rendez-vous.

Qu’a-t-il bien pu se passer ? Pourquoi ce décès, je n’en sais toujours rien. Comment ma mère et mon frère supportent cette épreuve ?

            Un vieux BREGUET deux ponts à hélices nous emporte vers la France. Bien secoués tout le voyage, j’ai l’impression d’être dans un ascenseur en chute libre par instants, tellement il y a des turbulences. Près de moi dort du sommeil du juste un vieux « première classe » de la coloniale. Il a du arroser copieusement sa perm, et il faudra le réveiller à  Marseille.

            Train de nuit et fin du voyage en matinée. Mon oncle m’attend à la gare de Nantes. J’ai peur de la rencontre père-fils. 

J’ai crains durant tout le temps du voyage ce retour brutal dans la famille. C’est en effet inquiétant pour moi de retrouver mes proches face à ce deuil. Ma mère et mon frère, et ma grand-mère qui perd ce jour-là un deuxième enfant. Encore de la souffrance et de la tristesse, ça n’en finira donc jamais…

La foule aux obsèques me surprend. Ce père, discret humble et besogneux, avait donc réussi à  attirer la sympathie de tout ce monde qui est là. Et je prends conscience qu’à sa mesure, à sa place, il a vécu tout simplement en citoyen engagé et « ça m’en bouche un coin ».

Je reviendrai  en Algérie, avec un peu de retard, ce qui me vaudra à nouveau quelques jours de prison symbolique.

Je n’aurai plus la lettre hebdomadaire de mon père. La dernière  qu’il m’a envoyée m’attendait à mon retour de permission. Je l’ai conservée, elle m’est un gage d’une affection paternelle si bien dissimulée mais cependant très présente…

dimanche 30 mars 2008

COURRIER

Les nouvelles de la famille, c’est très important pour notre moral. Des journaux nantais, même vieux d’une semaine maintiennent le lien qui « soigne » un peu le mal du pays. De temps à autre, je reçois un petit paquet avec quelques quotidiens locaux. Je reste ainsi au courant des nouvelles du pays, avec un certain décalage il est vrai.

Le rythme d’une lettre par semaine est pour moi correct. Qu’est-il donc possible de dire en effet, sinon les banalités d’une vie quotidienne ou de la météo capricieuse ?… La réalité de ce qui se passe ici, la méconnaissance du contexte de cette guerre et du pays ne peuvent pour moi s’écrire sous peine d’augmenter l’angoisse déjà si présente dans la famille.

Alors, je reste dans le superficiel. Cela ne facilitera pas la compréhension future de ce qui a été vécu ici pendant cette sale période.

Je n’ai pas de « fiancée », et je crois que c’est bien ainsi, Mon ami Robert, lui, écrit sa lettre journalière, nous le charrions allègrement, quand il s’isole un peu pour rédiger sa page d’écriture.

« Tu sais bien que tu perds ton temps, d’ailleurs elle ne t’a pas écrit aujourd’hui. Il y a longtemps qu’elle en a trouvé un plus beau que toi. Crois-tu qu’elle n’en a pas assez de t’attendre ainsi ? »

Paroles en l’air, que je regretterai amèrement quelques temps plus tard.
Ce bon copain et quelques autres, je les regarde un peu sans comprendre : ils se sont engagés dans une relation sentimentale avant d’être vraiment disponible pour la vivre.

C’est sans doute mieux ainsi pour ce qui me concerne pour ma tranquillité d’esprit.

vendredi 28 mars 2008

Petits Bonheurs

La vie en autarcie, loin de la vie du monde extérieur et de la France marque les esprits. Les consciences s’obscurcissent lentement, face à la violence et à la haine omniprésentes.
Certains copains traînent un cafard latent et l’abus de bière n’étant pas toujours le bon remède, on s’épaule les uns et les autres. Heureusement que notre entente et notre solidarité sont bien réelles.


Il y a malgré tout des petits moments de bonheur. La séance de cinéma hebdomadaire était un de ceux là. Nous nous souvenons avec nostalgie de ces soirées chaudes de l’été ou la séance se faisait en extérieur. Nous étions heureux tous rassemblés autour de l’écran. Rien n’aurait pu nous priver de cette soirée, si ce n’est notre tour de garde de nuit ou nous devions redoubler de vigilance pour assurer la sécurité de tous.
Mais voilà il n’y a plus de cinéma et ça nous manque ! Le préposé a été libéré il y bien longtemps. Le matériel repose depuis dans sa remorque.
Un beau jour, que voyons nous arriver avec tant de retard ? Le projectionniste ! C’est un camarade avec qui j’avais fait mes classes en Allemagne. Beaucoup d’eau avait depuis coulé dans les oueds, et nous l’avions un peu oublié.
Enfin il est là! Il s’était probablement « caché », bien malgré lui, tel que nous le connaissons, dans une salle obscure de sa caserne d’outre Rhin.
Claude, c’est lui, un vrai toulousain. Comme nombre de nos camarades ici, Il a le travers d’être peu chauvin : sa ville lui semble en effet être le centre du monde. Il est vrai que la verve de son langage et son accent du midi nous seront toujours un peu étrangers. Nous sommes, à l’en croire de véritables « nordistes ».
Si on veut faire monter un peu le ton, il suffit de lui affirmer que pour nous, Toulouse, c’est le « midi moins le quart ».
Nous le surnommerons MACAREL, telle est en effet son exclamation courante, marquant aussi bien l’étonnement que la réprobation.



Macarel donc est notre camarade de galère, toujours disponible et attentif, prêt à aider et faire plaisir. Il ne sera présent que quelques jours par semaine parmi nous. Il tourne dans toutes les postes que nous occupons sur le secteur. Cela l’oblige à « traîner » sa remorque de matériel sur des pistes peu fréquentables …sa bonne étoile le protège.

Si par hasard, le film de la semaine n’est pas arrivé, eh bien il passera une semaine parmi nous. Il sera l’objet de toutes les critiques et revendications amicales des uns et des autres. Il saura profiter de ce temps pour nous faire quelques petits « extras » en cuisine. Prendre quelques tours de garde de nuit, nous remplaçant quand nous sommes fatigués par des sorties « Djebel » trop dures.

Merci à toi, camarade !

jeudi 27 mars 2008

PROLONGATIONS

Août 1958, je joue les grandes prolongations depuis bientôt deux mois. C’est aussi le 26éme mois que je porte l’uniforme. Je ne vois pas le bout du tunnel. Physiquement et moralement, la fatigue se fait sentir. Une série de furoncles en est le signe sensible. Soignés très sommairement, je m’en défais avec peine. Cela ne m’inquiète pas outre mesure, je ne suis d’ailleurs pas exempté de service pour autant. L’infirmier qui doit me faire une prise de sang pour me le re- injecter ensuite me dit : je n’arrive pas à te piquer la veine, ne le dis surtout pas au toubib. C’est bon! on arrête là, tout restera en l’état. J’aurais le bras un peu noir et pour le toubib la preuve des soins si besoin était…

Autre chose me préoccupe davantage : j’ai de plus en plus de mal à mettre des chaussures : des mycoses envahissent la plante du pied droit. C’est à vif et encore là soigné avec les moyens du bord. Je redoute les séances de soins journaliers à l’infirmerie quand il faut enlever le bandage.
« Finalement, un petit séjour d’une semaine en repos à MOSTAGANEM te ferait du bien me dit le toubib. Profites en, depuis le temps que tu es là, tu ne l’as pas volé ! »


Cette semaine fut agréable, sans service contraignant, en ville de surcroît. Les petits malaises vont se dissiper rapidement. Le moral est beau comme cette si bleu que je contemple si souvent en rêvant de l’autre rive si lointaine.

De retour en fin d’après-midi à Mascara, je rejoins le point de départ du convoi de liaison pour notre « résidence… » Bizarre, le groupe des chauffeurs ! On dirait qu’ils sortent d’un enterrement, ils semblent si tristes.

« Tu as appris la nouvelle ? » me dit le premier en sortant de sa Jeep. Quelle est donc cette nouvelle qui semble les marquer ainsi ?
« Eh bien, le lieutenant B… l’adjudant A… et Robert R. ont sauté hier sur une mine. Ils sont morts tous les trois. »

Je reste muet le temps de digérer l’information. Comment a-t-on pu prendre un tel risque pour perdre en même temps notre responsable des transmissions, son adjoint et un copain que nous aimions tous.
C’est ce brave lieutenant B., un officier appelé, qui avait tant souffert pour m’annoncer le décès de mon père.

L’adjudant A…, quant à lui, était arrivé depuis peu d ‘Allemagne, au retour d’Indochine il avait confié à Claude qu’il redoutait moins les balles que les mines ….Curieux pressentiment !
Robert, lui, va nous laisser un grand vide. Il faisait partie de notre environnement. Sa truculence, sa gentillesse et son courrier journalier nous étaient si familiers !


*************


J’appréhende le terme de la route qui va nous mener sur le lieu de vie qui nous a été commun. Mais je sais malgré tout que nous allons un peu plus nous serrer les coudes. Je mesure aussi la chance qui est la mienne. J’aurais très bien pu être à la place de Robert si je n’avais eu cette semaine de vacances.

Nos interrogations quand même teintées de rancœur persistent. Cette opération, montée à la hâte sur renseignements, aurait mérité davantage de préparation. Quelques vérifications avant de se lancer dans ce qui ressemblait à un guet-apens, auraient été nécessaires C’est probablement « l’indicateur » qui les a dirigés sur cette route meurtrière.

Pour nous, l’officier responsable de la sortie a eu beaucoup de chance. Son véhicule est passé sur la mine sans qu’elle n’explose. Il nous est apparu comme bien imprudent, voire incompétent, et sans l’expérience suffisante. Nous lui en avons beaucoup voulu, à lui, le chef et le rescapé.

Je me souviens qu’en ce début d’année 58, je me trouvais comme opérateur radio avec lui. Nous avions été appelés en renfort. Une opération avait été montée pour retrouver une bande de fellaghas. Une section venait de tomber dans une embuscade. Un camarade devait y laisser sa vie. Isolé, il avait perdu le contact avec son groupe tirant toutes ses cartouches avant de mourir.
Nous avions donc pendant une journée, ratissé un terrain difficile, truffé de caches souterraines pouvant abriter de la nourriture ou des armes. C’est ainsi que je me suis retrouvé avec cet officier, assez loin derrière le reste du groupe, et devant l’accompagner à l’entrée de certaines de ces caches. Elles auraient très bien pu abriter quelques tireurs isolés. Quelle inconscience !
Rien ne se passa, mais il fallut lui faire comprendre la situation et rejoindre le groupe au plus vite.
Ainsi donc, nous abordons le mois de septembre dans la tristesse, l’attente des nouvelles sur notre statut. Tous ces disparus nous font ressentir la précarité dans laquelle nous nous trouvons.

Le deuil de Robert n’est pas fait. C’est bien là une préoccupation absente dans cette armée aux ordres d’un général glorieux, installé depuis peu à la tête d’un pays qui va mal.

Il se fera, ce deuil, quelques jours après le drame : une « boîte spéciale » nous a été remise pour y déposer les affaires personnelles du disparu. Avec un copain, nous avons eu beaucoup de peine pour les rassembler.

« Charge-toi du courrier », me dit-il. Sachant sa correspondance amoureuse très suivie, par discrétion, il ne pouvait le faire lui-même.
C’est ainsi qu’avec une grande émotion, je rassemblais les lettres en question. Ce paquet, bien emballé et ficelé, prit place dans la boîte. Les lettres de « la petite », comme il disait, sont retournées à « la petite » en guise d’adieu.
Quel parent pourrait ouvrir un tel colis sans sombrer dans un immense chagrin ? Absurdité que la disparition d’un garçon de vingt-deux ans. Mort pour cette France en lutte pour une cause qui nous semble de plus en plus incertaine ? On recouvrira son cercueil d’un drapeau tricolore sur lequel sera déposée une médaille…à son retour en France.
Je suis révolté, inquiet pour l’avenir !

mercredi 26 mars 2008

VIOLENCES ORDINAIRES


Si tu donnes à un individu un fusil, tu lui donnes ainsi la possibilité, sinon le droit de tuer. Dans ma naïveté originelle, je pensais que cette arme qu’on m’avait donnée pouvait éventuellement servir à me défendre, à me protéger d’un agresseur. Voilà donc que je découvre que cela pourrait aussi me donner le droit de contraindre, de terroriser et d’abuser de mon pouvoir sur autrui. Cet abus de pouvoir est contraire aux valeurs que l’on ma données lors de mon éducation. Que je puisse les transgresser me semblait impossible, et cependant…


C’est une matinée ordinaire qui aurait pu être occupée comme tant d’autres aux tâches habituelles, sans grande importance.

Eh bien, non ! Nous voilà embarqués en urgence dans les        camions et les jeeps. Un renseignement « obtenu par les  spécialistes » signale la présence dans un douar proche d’une bande de fellaghas. Arrivés cette nuit, ils doivent s’y reposer la journée et repartir la nuit prochaine. 

Ce petit douar d’une dizaine de gourbis est à deux pas de ce qui reste des ruines de l’ancien village où naquit et vécut l’émir ABDEL KADER. (tout un symbole.)[1] Il n’y reste apparemment que les enfants, les femmes et quelques vieillards, des « chibanis[2] » comme on les appelle ici avec un certain respect.

Sans autre forme de politesse, nous commençons par cerner le douar et l’envahir. C’est bien sûr l’effet de surprise qui domine, quoi que ?…La poussière soulevée par nos véhicules et les « choufs[3] » ont bien dû signaler notre arrivée. Ceci explique vraisemblablement la disparition de la plupart des individus mâles, de ceux qui portent les armes, et toute trace de leur éventuelle présence.

Tous les gourbis vont être fouillés, au grand dam des habitants et des poules, chiens, chèvres et autres animaux. Rien, aucun indice, c’est la déception !
 Les renseignements obtenus il est vrai lors d’interrogatoires souvent « virils » sont peu fiables : Ne dit on pas n’importe quoi pour abréger ses souffrances ?

Les consignes en tous cas sont très strictes : aucun acte répréhensible de notre part, comme cela a pu être le cas ailleurs, lors d’opérations de ce genre.

« On rassemble les vieux, et on les embarque. On va les interroger. » dit l’officier qui nous commande. C’est alors que tel un troupeau ridicule et avec peu d’égards, on les rassemble pour les diriger vers les camions. Passant près de moi, l’un d’eux va manifester le désir  de retourner chez lui chercher quelque chose qu’il semble avoir oublié. Il en fait part à son voisin, il est prêt à passer à l’acte. Veut-il fuir ?

 A l’évidence non ! C’est alors que j’ai ce geste stupide de lui montrer mon arme, lui faisant signe de suivre les autres. Il obtempère et s’éloigne il sera hissé dans le camion sans autre forme de résistance. Pour combien de temps va-t-il être retenu hors de son village, loin des siens? Quel sort sera le sien face à l’arbitraire qui règne? Pauvre « chibani » qui n’aspire certainement qu’à vivre en paix…

Voilà donc que tu as pu exprimer  ta force ridicule vis-à-vis de ce vieux sans défense. Mais pourquoi ? Ce n’est pas un comportement qui t’es habituel!  J’ai honte de moi… L’avenir va se charger de me montrer que la peur et la violence peuvent très bien changer de camp rapidement et sans sommations.

Dans quelques années, les Français seront  renvoyés à la « maison » ils embarqueront à leur tour dans les camions et les bateaux



[1] : né en 1808 près de MASCARA, c’est lui qui après une tentative de négociation, organise la résistance aux français au nom de la guerre sainte ( déjà le Jihad ).

[2] Vieux sage.

[3] Guetteurs

mardi 25 mars 2008

BALLADES NOCTURNES

EMBUSCADE

Les véhicules nous ont déposés au bord de la route, et le petit groupe d’une quinzaine que nous sommes les regarde rentrer. Il fait nuit mais elle sera cependant claire, une lune bien pleine comme on l’aime est au rendez-vous. Sera-t-elle vraiment une alliée ?
Nous nous sentons très seuls et vulnérables et partons sans tarder.
Des renseignements « surs » ont été obtenus et nous devons tendre une embuscade de nuit. J’ai peur ! Une bande de fellaghas doit passer dans les parages cette nuit, il s’agit de l’intercepter.

Un jeune lieutenant, nous commande. Je porte le poste radio en essayant de maintenir une liaison incertaine et discrète avec notre base. La distance est limite, et la portée du poste modeste. Il faut aussi éviter tous les bruits pouvant trahir notre présence.
Après une petite heure de marche, nous arrivons sur les lieux présumés de passage de la bande. C’est un endroit assez dégagé .Il est bordé d’arbres rabougris qui vont nous dissimuler La nuit est en effet très claire. Nous prenons donc nos quartiers dans la pénombre : Il s’agit de voir sans être vu. La longue veille commence, combien de temps va durer cette attente ? Heureusement la nuit est douce.

Peu à peu, la peur me gagne : s’ils sont nombreux et bien équipés, on va se faire « allumer » . Qui va donner l’ordre de tirer ? Les copains, comme moi, sont peu habitués à ce genre d’exercice: c’est assez rare que nous, les gens des services, participions à des embuscades, de nuit. S’il y a accrochage y aura-t-il des survivants ? Devrons-nous faire du combat rapproché ? Toutes ces interrogations ne font qu’accroître mon angoisse.
Pas un nuage ne va donc masquer cette putain de lune, ils pourraient ainsi passer sans qu’on ne les voit. Ce serait bien aussi qu’ils choisissent un parcours différent !

Faudra- t- il tuer des hommes ? Pourras-tu le faire ? Si tu ne le fais pas c’est toi qui va perdre la vie, on le sait : ils ne font pas de prisonniers !!!

Les heures passant, on réalise peu à peu qu’Ils ne viendront pas cette nuit…Ouf !

On rentre au petit matin, satisfaits d’être bien vivants. Personne ne mourra cette nuit.



************

PATROUILLE


La nuit est noire, très noire cette fois. Je distingue à peine la silhouette du copain qui marche à deux pas devant moi. Il doit bien être dix heures, et nous partons pour une randonnée nocturne aux alentours du camp.

Pour quelle raison cette sortie inhabituelle ? Nous ne savons pas : routine, renseignement à exploiter, contrôle des douars environnants… Autant de questions sans réponses, puisqu’en général, nous ne sommes pas informées du but de la sortie, c’est la surprise. On peut donc tout supposer en attendant le retour dans quelques heures.

Pour le moment, il s’agit de ne faire aucun bruit, aucun signal visible ou audible. Surtout, ne pas perdre le groupe et se fondre dans la nuit. Espérons que nous ne ferons pas de mauvaise rencontre, que ferions-nous dans une telle obscurité ? N’y pense pas et marche.

Nous progressons ainsi à la lisière du bois proche de notre camp. Depuis combien de temps marchons nous ainsi? je ne saurais le dire trop attentif à ne pas perdre le groupe. Mes yeux fouillent l’obscurité en permanence, mais rien, tout va bien.

Soudain, une lumière brève. « Un coup de lampe, sûrement ! ».là, à droite… « Tu rêves, ta vue est fatiguée ! Mais non. Il n’y a rien.

Puis un autre devant, puis à nouveau sur le côté… Alors là, tu ne rêves plus ! C’est une embuscade, ces signaux indiquent notre route aux fellaghas, qui nous suivent depuis notre départ. L’attaque est-elle imminente ?

Tu as peur, très peur…

Le premier coup de feu va claquer sous peu? Alors c’est la mort, ou peut être le combat rapproché dans la nuit, ce corps à corps que je redoute tant. Que faire ? C’est sûr il n’y a plus d’issue, c’est la fin, alors, si tu meurs tout à l’heure, mieux vaut être « en règle ». Sauve au moins ton âme à défaut de sauver ta peau. Tu gagnes la vie éternelle, en échange d’un regret parfait de tes fautes, m’a-t-on appris au catéchisme. Alors vas-y repens-toi, c’est le moment….

Encore quelques lumières brèves, et plus rien. Nous poursuivons notre marche dans cette obscurité qui nous enveloppe et nous angoisse. Satisfaits à nouveau d’être bien vivant nous rentrons en silence.
Le mystère sera éclairci le lendemain. Faisant part de ce que nous avions vu au cours de la nuit à un des gardes forestiers, nous apprendrons que ces lumières étaient dues à des foyers que les paysans du secteur font plus ou moins clandestinement pour fabriquer du charbons de bois.

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jeudi 20 mars 2008

MISES A MORT

Ses camarades atterrés viennent de le descendre de la JEEP. Il est maintenant étendu sur la table de soins de l’infirmerie une balle dans la tête. Le toubib est près de lui et va lui donner les premiers soins.
Figé devant la fenêtre grande ouverte, je suis fasciné par la vision de ce grand gaillard que la vie est en train de quitter.

L’absurdité de l’événement nous angoisse, spectateurs impuissants que nous sommes. Ce qui s’est passé, nous l’avons appris par radio quelques instants auparavant. Un tireur isolé a pris pour cible ce soldat qui exceptionnellement occupe la place du capitaine dans la voiture ; C’est celui-ci qui conduit le véhicule à sa place, pour le plaisir… Cruel destin ! Ce capitaine devait mourir expiant sans doute ainsi, certains actes commis contre les « rebelles »Il est vrai qu’il n’est pas tendre mais cependant réglo…

Ces liaisons régulières sont dangereuses ! Leur répétitivité émousse très certainement notre vigilance face à tous les pièges possibles.

Cette mort plus que certaine, ressemble bien à une mise a mort.






On descend le condamné de la voiture tant bien que mal. Soutenu par deux soldats, il est conduit vers le poteau d’exécution. On lui bande les yeux, on lui lie les mains derrière le dos. Il est disponible pour cette mort certaine et brutale… Le cérémonial peut se dérouler suivant la règle prévue pour cette macabre mise à mort.



Pour l’occasion, tous les habitants du secteur, ainsi que les harkis, nos prisonniers et les voisins du village regroupé ont été « invités » au spectacle.

Je suis désigné avec d’autres camarades pour surveiller les lieux. L’événement ayant un caractère public tel un mauvais western, tout peut arriver.

Le poteau d’exécution a été planté près de l’endroit où avait eu lieu il y a quelque temps la fantasia et le méchoui. Changement d’ambiance. Le pouvoir militaire souffle le chaud et le froid. Aujourd’hui, c’est le grand froid.

« Comment vont réagir tous ces gens le moment venu ? »

Nous n’avons pas de consignes particulières. Le peloton d’exécution a été constitué de quelques camarades, on leur a sans doute dit : « Toi, toi, toi … » et voilà, le peloton est prêt. Quant à moi, on ne m’a rien demandé. Aurais-je refusé ? Etait-ce possible ? J’y repenserai plus tard avec effroi.

Le condamné, un civil est habillé, comme le sont tous les gens d’ici. Je suis assez loin, mais je distingue un homme d’une quarantaine d’années. A sa descente du véhicule tout à l’heure, il semblait très affaibli. A-t-il eu une attitude de refus ? a-t-il été interrogé de façon musclée ? Je n’ai pu voir son visage. Il est entravé, c’est le poteau qui le tient debout.
Le Commandant se présente face à lui et lui lit la sentence de mort. Ce que j’en retiens est à peu près ceci :
« Le tribunal d’ORAN(16) vous a condamné à mort pour avoir hébergé, renseigné et aidé les fellaghas. Que tous, ici présents sachent à quoi ils s’engagent pour de tels actes, et qu’ils en mesurent les conséquences.»


On lui bande les yeux. Le peloton se prépare, commandé par un jeune sous-lieutenant.

« En joue, feu ! »

Ce pauvre corps criblé de balles s’affaisse, retenu par ses liens. Image indélébile et sentiment d’injustice: la disproportion de cette peine irréversible par rapport aux fautes commises. On est passé à l’acte ,cette fois sous mes yeux : on vient de tuer un Homme au nom de l’ordre français !

C’est pour moi l’horreur cette mise à mort !!!

Le cérémonial n’est pourtant pas terminé. Il faut l’accomplir jusqu’au bout. L’officier qui a commandé le peloton s’approche, dégaine son pistolet et vise la tête du mort : le coup de grâce ; Sa main tremble, il tire, la cervelle jaillit…Geste inutile et barbare.
Toutes ces atrocités heurtent mes croyances religieuses.

Pourra-t-on de la sorte faire oublier la colonisation et rapprocher nos populations si différentes ? Cet exemple ne pourra que creuser le fossé entre nos deux communautés. Ce sang répandu à nouveau ne peut que susciter de nouvelles recrues pour le F.L.N.
Honte à ceux qui ont conçu cette mise ne scène. !!!

La tête basse, je rentre au camp avec mes camarades. Une interrogation me taraude : la balle à blanc . Y en avait-il une dans les armes utilisées pour l’exécution comme il est dit dans l’histoire populaire? Un doute subsisterait ainsi dans l’esprit de chacun des membres du peloton d’exécution. Je pose la question à un de membres de celui ci : il me regarde, surpris, semblant découvrir cette légende : cette balle qui ne tue pas et qui laisse supposer à chacun que c’est lui qui l’a tirée.

« Tu penses bien que ce sont nos munitions habituelles, il n’y a plus ici de cartouches d’exercice, tu le sais bien ! D’ailleurs, il n’a eu que ce qu’ils méritent lui et tous les fellaghas. On en a assez de retrouver des copains et des civils morts, les c…. dans la bouche ou mutilés,. Tu es un naïf, tu n’as qu’à aller voir les gars qui sont en section[17] s’ils font du sentiment. »
Un autre, de passage se met alors à me raconter avec cynisme les exactions habituelles : les interrogatoires sur le terrain, les corvées de bois, la liberté proposée contre une balle dans le dos.

Cette banalisation de la cruauté et de la violence me fait peur. Ma conscience et ma raison sont ébranlées. Je suis face à cette peine de mort qui ne m’avait jamais posé question. C’est ainsi que petit à petit je réalise toute la cruauté, et l’inutilité de cette guerre.


(16) Tribunal militaire sans doute ?

(17) Sections dont le rôle principal est de participer aux opérations « de maintien de l’ordre »sur le terrain.

LA LIGNE


Parmi les missions qui nous sont attribuées (escortes, opérations, gardes…) il y en a une qui est primordiale, c’est le maintien en état de fonctionnement de notre ligne téléphonique PTT. Ce qui nous contraint à de fréquentes interventions

Elle est importante, cette ligne ! C’est notre principal lien avec le monde extérieur, tant civil que militaire, nous sommes si isolés dans le bled, à une trentaine de kilomètres de la ville la plus proche. Elle est l’objet de toutes les attentions de nos « amis fellaghas. » Nous soupçonnons qu’elle leur est bien utile pour quelques écoutes clandestines. Elle cependant soumise à des sabotages très fréquents : fils coupés, arrachés, pendant aux isolateurs et poteaux sciés… Dans les parties les plus difficiles à réparer, nous l’avons enterrée. Ca aurait pu être une bonne idée, n’est-ce pas ? Un fil aérien coupé, cela se voit, mais quand il est souterrain, écrasé entre des pierres, il faut parfois passer beaucoup de temps pour détecter la coupure.

Aujourd’hui, c’est une belle journée qui s’annonce, ce sera presque un plaisir de sortir. Une dizaine de copains se préparent, deux véhicules nous attendent avec le matériel nécessaire pour la réparation. D’ordinaire la coupure se fait la nuit. . Cette fois, la matinée est bien avancée et le sabotage présumé vient de se produire. On nous invite à la prudence, dans l’éventualité d’un piège. On ne sait jamais : une bande de « rebelles »de passage souhaite peut-être faire sortir le loup de sa tanière en vue d’une embuscade ou de tout autre « divertissement ».

En général, ces sorties-réparations sont plutôt appréciées: moment d’évasion sans trop de contraintes, et sans hiérarchie militaire pesante. Le boulot se fait tranquillement entre copains du contingent, un groupe en surveillance, l’autre au travail. Parfois inconscients de ce qui nous menace, nous profitons de cette sortie pour relâcher la pression : une petite « mousse » partagée sur le capot de la Jeep, quelques tirs sur d’inoffensives bestioles se trouvant dans les parages ( chacal, lapin, oiseau…)

Nous nous remplissons aussi les yeux de ces splendides paysages désertiques, d’où émergent ça et là parmi les pierrailles quelques arbres rabougris, des touffes d’alfas ou d’épineux. A l’horizon, le Djebel arrondi et pelé. Une fumée ou un cri d’animal nous rappelle qu’il y a aussi de la vie dans cette immensité, qu’elle s’intègre si bien dans le décor qu’on ne la remarque plus.

Ce jour, notre inquiétude est vite dissipée. Nous repérons la panne à proximité d’un troupeau de chèvres et de moutons. La ligne, posée à même le sol à cet endroit, a été arrachée par ces bêtes dans un passage entre deux buissons. Il est aussi possible, qu’un âne en divagation qui se signale bruyamment non loin de nous soit le coupable.

Ces braves bêtes, en ces contrées inhospitalières, sont en effet le moyen de déplacement idéal, en quelque sorte les « 4x4 » du cru. on dira plutôt des « quatre pattes ». On ne les remarque plus tellement elles ont su se camoufler. Leurs grands poils poussiéreux sont de la couleur de la terre et des pierrailles ou elles recherchent leur nourriture. L’esprit vagabond et familier, elles errent à leur gré. Pour réduire leur liberté de mouvement, les propriétaires leur lient ensemble les deux pattes avant. Ainsi entravées elles se déplacent par bonds successifs à la façon de kangourous .

Animaux dociles et robustes, on les rencontre très souvent dans les villes attelés à de petites charrettes surchargées. Dans le bled, ils tirent de rudimentaires charrues en bois, sur un sol caillouteux. Portent, dans des bidons ou des sacs attachés à leurs bâts, des réserves d’eau ou de nourriture.

Très souvent, un cavalier débonnaire sur le dos, ils trottinent dans le bled. L’équipage que nous rencontrons fréquemment nous choque et nous amuse à la fois : Monsieur très digne sur sa monture, et Madame derrière, à pied, portant parfois de lourdes charges et suivant tant bien que mal la cadence imposée. Dure réalité que la condition de la femme d’ici .Souvent « mariée »dès le jeune âge, elle vivra soumise à l’homme. Devra enfanter durant de longues années, peut être accepter une autre compagne pour monsieur si elle ne peut être mère. Sa vie de dure besogne, se déroulera au gourbi et à l’abri des regards.

Et si aujourd’hui on révisait les coutumes ???
« Vous allez rire, nous averti D…, on va faire marcher les « Mohamed »

En effet, un petit groupe de cavaliers, accompagnés de leurs fatmas, se dirige paisiblement vers nous. Revenant de faire leurs provisions, ils rentrent au douar. Comme il se doit, ces dames vont à pied et ces messieurs chevauchent leurs petites montures.

« Halte ! Contrôle papiers ! » leur annonce D… en arborant fièrement ses deux petits galons rouges de brigadier. « Tout le monde pied à terre ! ».

Nous affolons un peu inutilement ces braves indigènes, mais telle n’est pas notre intention. Il nous faut malgré tout rester très sérieux….

« C’est bon, vous pouvez partir maintenant, mais pas sur les bourricots ! »








Nous ne voulons ni contrôler les femmes, ni les faire monter sur les ânes, par crainte des plaintes qui en résulteraient, mais l’envie ne nous en manque pas. Le petit groupe, après un contrôle symbolique de leurs cartes d’identité, se remet en marche : les hommes en tête, suivis de leurs bêtes chargées des ballots des femmes. Celles-ci suivent , sensiblement allégées, il est vrai.

Au détour de la piste, hors de notre vue, il est sûr que les traditions auront repris leur droit…

samedi 1 mars 2008

FIN DE SEJOUR




C’est la fin de cet été 1958, les manifestations à ALGER et dans les grandes villes aboutissent à la constitution des comités de salut-public mis en place par les pieds noirs, les généraux et les politiques. Ce n’est pas sans nous inquiéter pour la suite
.Une nouvelle constitution doit être soumise à « tous les Français » par référendum en septembre.
Nous savons alors que le FLN a donné des consignes à ses troupes pour empêcher la population de voter. Les pressions sont très fortes dans le bled. Nous savons aussi que les femmes musulmanes voteront pour la première fois. Que vont en penser les notables indigènes?
Les S.A.S. informent, visitent et recensent la population en prévision du vote. Nous sommes toujours dans l’expectative, pourtant la vie changera peu en attendant ce référendum. Les opérations se poursuivront. On ménagera un peu les anciens (dont je suis), pour lesquels la relève est arrivée depuis deux mois.

Jour d’élection calme, les hommes et les femmes des douars avoisinants sont là, venus par camions spéciaux ou par leurs propres moyens. Diverses rumeurs ont couru par rapport à la régularité du vote : présence d’un seul bulletin (le OUI » bien sûr), la couleur de ceux-ci devait marquer une préférence… et je ne sais quoi encore !
Je vote pour la première fois [1] Je trouve un bureau de vote tout à fait normal, avec les deux bulletins, des isoloirs et des urnes. Dans cette ancienne école du village, l’ambiance est très républicaine.

A vrai dire, on ne sait trop l’exprimer, on espère beaucoup de ce référendum pour amener un peu de paix et de confiance ici et en France. De Gaule sera-t-il à nouveau l’homme de la situation ? La Véme république sera-t-elle moins désordre que la IVème en fin de parcours ? Les transistors nous annoncent bientôt les résultats en Algérie : 80% de votants malgré les consignes du FLN. Un « OUI » écrasant : trois millions trois cent cinquante mille
environ contre seulement cent dix huit mille « NON ». Nous sommes surpris, mais pas mécontents ma foi, les choses sont plus claires pour nous.
Le 5 octobre, la Véme est proclamée. Nous apprécions, nous sommes aussi habitués aux renversements de situation et nous restons prudents. Pas de débordements. Les militaires et les « pieds noirs » engagés dans les Comités de Salut Public vont-ils accepter ce résultat et se ranger derrière De Gaule[2] ?
ENFIN!
Le jour tant attendu est en vue : la quille le 18 octobre. Un énorme soulagement pour moi : je suis bien en vie, mais pas encore dans le bateau pour la France. Mes copains les plus proches sont partis. C’est donc avec quelques autres amis que je vais prendre la direction de la gare pour un dernier parcours en Algérie.

[1] La majorité est à l’époque à 21 ans.
[2] : Celui-ci rappellera à l’ordre les Comités de Salut Public ( fin octobre 1958) , le général SALAN et les militaires sont sommés de rentrer dans les rangs. De Gaulle nommera un haut fonctionnaire civil en Algérie Cela marque le divorce entre lui et les militaires.

jeudi 28 février 2008

LA QUILLE

C’est fait ! On tire les barbelés derrière nous. Les GMC(22)quittent le camp, emmenant vers la liberté quelques quillards retardataires. Nous sommes heureux dans ces « bahuts » inconfortables, saluant au passage les copains qui nous regardent partir avec envie. Les Arabes du village voisin, quant à eux, ne comprennent pas notre exubérance. Calé sur la banquette de bois, le paquetage et le fusil en vrac près de moi, je suis conscient qu’une page se tourne sur ces deux années passées ici.
Est-elle vraiment tournée, cette page d’histoire ? Le sera-t-elle un jour ? Pour l’heure, nous roulons sur cette route tant de fois empruntée, dont je connais tous les virages et les pièges. La circulation y est quasiment inexistante, étant donnée l’insécurité ambiante, mais je n’ai plus peur de rien en ce beau jour de départ vers la vie civile.
On vient de nous remettre un certificat de « bonne conduite », le diplôme de la médaille commémorative des « opérations de sécurité et de maintien de l’ordre » et une lettre de remerciement du général SALAN(23), commandant en chef en Algérie.

Mission accomplie !

Dans ce camion me ramenant à la maison, mes souvenirs se bousculent : l’angoisse des parents de militaires déjà sur le terrain, des miens dans l’attente de ma lettre d’affectation. Mon souci de ne pas échapper à ce que je considère comme un devoir : le service de mon pays, attaqué qu’il est dans ces départements considérés comme une portion de territoire français….
Les copains chantent, des chansons de circonstance, et je me joins à leur gaieté. Certains ont passé une nuit agitée, et l’alcool restant dans les organismes leur donne de la voix.

Nous allons vers la gare, mais la route est longue, et je me régale une dernière fois à la vue des paysages qui défilent sous mes yeux. Quelques douars où des villageois sortent le bétail des enclos. Quelques fumées lointaines : c’est la galette qui cuit pour le frugal repas familial. Au loin, ce djebel que nous avons tant de fois parcouru, « ratissé » à la recherche de bandes armées introuvables, fouillant douars, gourbis, grottes…J’ai le sentiment que je ne les reverrai plus jamais, ces paysages. C’est comme un adieu.
La guerre contre les Arabes ( les « bougnouls » comme les surnomment mes copains) sera longue sur le terrain, très longue dans les esprits. Je n’ai pas de ressentiment à leur égard. Nous sommes chez eux en étrangers, souvent brutaux et à cent lieues de leur culture et de leur religion. Leur pauvreté est totale(24) , mais en bon européen que je suis, je crois que c’est normal. N’ayant connu que cette vie difficile, ils « n’auraient » pas les mêmes besoins que nous. Ils sont à l’image de leur territoire : rudes et accueillants, mais parfois durs et violents. A la réflexion, je trouve leur cause juste, mais les moyens employés par les fellaghas pour la défendre illégaux. Notre tâche est donc bien de rétablir l’Ordre et le Droit tout en respectant les hommes et leurs droits à eux .
Nous quittons nos zones désertiques pour rejoindre la vallée. Sur des kilomètres, elle nous mènera à la ville de Mascara, et là, c’est le contraste : des hectares de vignes qui donnent aux « colons », comme on les surnomme, un vin de qualité renommé en France. Ils font travailler de nombreux indigènes qui eux n’y goûteront pas, religion oblige.
Les chants paillards se sont tus, la fatigue gagne. Peut-être aussi une certaine transition s’opère t elle à l’approche de la ville ? Cette autre civilisation qui nous rappelle la nôtre en métropole.
Nous traversons cette petite ville non sans apostropher bruyamment au passage quelques filles, comme il se doit et saluant au cri de « Vive la quille ! », la patrouille de la Légion qui circule dans les rues. Cette institution est très présente ici, nous sommes proches de Sidi Bel Abbes, la patrie de tous les légionnaires. Ceux-ci nous ont toujours inspiré respect et crainte. Respect face à leurs traditions, leur courage et leur solidarité. Ils seront toujours les premiers au danger et prêts au sacrifice pour une patrie qui est devenue la leur. Crainte aussi, car pour nous les appelés, les punitions s’effectuent à la Légion, dans les mêmes conditions de rigueur que celles des légionnaires.
Pas d’arrêt ici, c’est un adieu. Vivez bien, braves gens… Si vous pouviez être en paix dans cette petite ville sympa ! Peut-être notre présence militaire y contribuera-t-elle. Il n’y a pas d’agressivité visible, entre vous les pieds noirs et vous les musulmans. Je quitte l’endroit avec un peu de nostalgie. Nous y venions souvent à l’intendance, au courrier ou pour faire quelques achats. J’aimerais bien y revenir, quand la paix sera là.
Enfin la gare… ou plutôt ce qu’il en reste. Elle semble perdue dans le bled. Désormais quasiment désaffectée Quelques wagons à bestiaux sont là, seuls vestiges de l’activité passée. Notre convoi stoppe, on saute à terre avec plaisir après ce long voyage inconfortable. Celui-là avait une saveur particulière : la première étape vers la quille.
Les copains et l’adjudant qui nous accompagne viennent nous saluer. Belle ambiance, on lit dans leurs yeux leur envie de départ.
« Voilà votre Orient-Express », nous indique le gradé, en nous montrant des wagons d’un autre âge, « la loco arrive dans cinq minutes»
Des wagons à bestiaux !…Surpris, nous nous dirigeons vers les wagons en question. Datent-ils de la conquête du pays ? Ce qui nous surprend particulièrement, c’est l’odeur. Allons-nous voyager jusqu’à Oran dans cette puanteur de chèvres et de moutons, imprégnée dans le bois et surtout dans la litière ? Personne n’a pris la peine en effet de l’enlever complètement, elle nous accompagnera durant tout le trajet. Satisfaits malgré tout de partir, les plaisanteries vont bon train, et les chants paillards reprennent. La loco arrive, nous embarquons, hommes et matériel. De vieux fusils, bons pour la réforme, nous ont été attribués. Ils iront ainsi au dépôt sans risque de tomber dans des mains indésirables. Espérons que nous n’aurons pas besoin de nous en servir.




Le convoi que forment ces minables véhicules s’ébranle enfin. Six dans ces quelques mètre carrés, nous essayons de nettoyer les lieux au mieux, pour éviter que cette litière puante nous envahisse. Assis sur mon paquetage, le ressentiment me gagne. De vieux flingues, quelques munitions, des wagons à bestiaux, pas un siège pour s’asseoir… je prends soudain conscience de la piètre considération dont nous jouissons, nous les appelés.
Avons-nous encore quelque intérêt ? Quelle est donc, pour la hiérarchie militaire et surtout pour notre Pays, le prix de nos existences ? Nous a-t-on expliqué quelquefois le sens de notre intervention ici ?


[22] Camions militaires tout terrain, utilisés pendant la guerre 39/45 et pendant tout le conflit.
[23] Voir Annexes copie de cette lettre
[24] Voici ce qu’écrivait Camus dans l’avant-propos de ses « Chroniques algériennes » en mars 1958 :
Aujourd’hui, la pauvreté des paysans algériens risque de s’accroître démesurément au rythme d’une démographie foudroyante. De surcroît, coincée entre les combattants, ils souffrent de la peur : eux aussi, eux surtout ont besoin de paix ! C’est à eux et aux miens que je continue de penser en écrivant le mot « Algérie » et en plaidant pour la réconciliation. C’est à eux en tout cas qu’il faudrait donner enfin une voix et un avenir libéré de la peur et de la faim.



mercredi 20 février 2008

LA FRANCE

Par cette matinée de fin octobre 1958, le bateau accoste à Port Vendres. Ciel gris, il pleut. A vrai dire, je suis un peu inquiet à l’idée de retrouver ma famille. Fatigué par cette nuit inconfortable en mer, mon moral est comme le ciel. Je n’ai de nouvelles que par le courrier. Il y aura un grand absent à la maison : cela fait une année que le « père » est décédé et je sais que l’ambiance ne sera plus la même. Me voilà maintenant face à mes responsabilités d’adulte. Heureusement, le travail m’attend. Comment va se faire cette réadaptation ? Le train est là, et la visite de Port Vendres sera pour un autre voyage, civil celui-là.

Voilà donc la France, là, sous mes chaussures ! J’ai peine à réaliser. La mer traversée, c’est un autre monde. On court, on parle « avé l’accent », on vit normalement, quoi ! J’avais un peu oublié cette ambiance. Il me semble qu’on ne nous voit pas, nous sommes transparents. Nous venons d’ailleurs il est vrai. Les gens d’ici se sont habitués, comme ceux de Marseille, à regarder ce va-et-vient incessant de militaires. Cela n’empêche pas la terre de tourner, d’autant plus que le Général est aux commandes de la France. L’homme providentiel va faire ce qu’il faut.
On saute dans le train qui nous attend à la gare maritime il doit partir de suite. A Toulouse, chacun reprend sa route. C’est alors qu’un sentiment de solitude me gagne :je suis seul et face à la vie civile, tant attendue mais si peu préparée. Je crains cette reprise de contact avec elle et avec les autres. Le fardeau dans le sac, que je traîne derrière moi est lourd. Vais-je rencontrer quelques bonnes volontés pour m’aider à le décharger sans acrimonie ?

Allez direction Nantes ! Je m’installe dans un compartiment, tant bien que mal avec mon gros paquetage : des frusques militaires et quelques souvenirs d’Afrique pour les proches. Un couple de gens âgés voyage avec moi. Quelques regards échangés entre deux moments de somnolence. Fatigué par ce long voyage, je n’ai guère l’envie de parler, la promiscuité n’est pas favorable à la conversation il est vrai.
« Vous arrivez en permission ? » me demande gentiment le monsieur. C’est un homme affable, la soixantaine, cheveux gris, et l’œil intelligent. Il se rend bien compte de mon état de fatigue. Je lui réponds alors bien simplement que j’ai débarqué à Port Vendres il y a peu, que je rentre chez moi en permission libérable.
« Ah ! Vous venez d’Algérie ? C’est un beau pays, n’est-ce pas ? Ce serait dommage que les Arabes nous le prennent. »
« Il paraît qu’il y a des embuscades et dans les villes des attentats à la bombe», me demande la dame ? »
Je lui réponds simplement que c’est vrai, que je ne peux rien lui dire d’autre, que pour nous qui faisons notre service, nous sommes très, très contents de rentrer. J’ajoute, « C’est long à notre âge, de laisser ainsi vingt-huit mois pour La France et dans de telles conditions. ».
Ils me diront par la suite qu’un de leurs petits-fils a dix-huit ans et qu’ils souhaiteraient bien que « les évènements » ne se prolongent pas trop. Je comprends à ce moment que ne se préoccupent de ce conflit que ceux qui ont des proches concernés.
Un an depuis la dernière permission ! L’arrivée à la maison me perturbe. Je m’y sens perdu, à l’étroit. Comment retrouver mes marques ? Un grand absent, ce père avec qui j’ai si peu échangé de sentiments et de paroles, c’est maintenant que je me rends compte combien sa présence active était importante ; Une mère qui souhaiterait retrouver son « grand fils » tel qu’il était autrefois. Celui-ci ayant tant changé que c’est mission impossible. Il me semble que le temps de dire, de raconter, d’expliquer ce qui ne pouvait l’être qu’à demi-mots dans le courrier, n’est pas encore venu. Le sera-t-il un jour ?
Cependant, j’aurais eu bien besoin qu’on m’écoute, que je puisse expliquer ce que j’avais vécu là-bas. Qu’on me dise que la cause qu’on nous a envoyé défendre, concernait aussi tous les citoyens français. Mais non ! La réalité fait parfois peur. J’imagine aussi qu’on ne me croirait pas et surtout qu’on ne veut pas trop savoir.
« Ton frère a bientôt dix-neuf ans », me dit ma mère, « j’espère que les évènements vont s’arranger avec le Général De Gaulle. »
Voilà donc ! Encore des angoisses à la maison ! N’est-il pas possible d’avoir un peu de tranquillité à défaut de compréhension ?
La saison n’étant pas propice aux vacances, il me tarde de retourner travailler. Je n’ai pas gardé de contacts avec mes anciens collègues durant mon absence et il me plaît de retrouver ces gens que j’ai côtoyés avant mon départ.

vendredi 15 février 2008

LE TRAVAIL





A Nantes, la « Navale » (construction et réparation) est l’activité principale de la ville. Elle est de ce fait très importante au point de vue économique et social pour la vie de la cité.
Quelle famille n’a pas un de ses membres qui travaille, a travaillé ou est retraité des chantiers : Loire, Bretagne, Dubigeon ou de leurs sous-traitants? Qui n’a rêvé, en parcourant les quais, face à ces cales de lancement si animées et bruyantes, de participer à ce magnifique et dur labeur que représente la construction d’un navire ? Lors des lancements, la foule des nantais se précipite pour assister au spectacle.

C’est donc tout naturellement que sortant de l’école technique, j’entrais aux chantiers Dubigeon à Chantenay, puis aux chantiers de La Loire, lesquels venaient de fusionner.
Dans ce grand bureau d’études, je me suis de suite sentis bien, entouré de gens de tous âges, qui vont m’aider par leurs connaissances techniques, à acquérir des compétences.
1955 restera une date importante pour nous. Les grèves très dures à Saint Nazaire et à Nantes. Les chantiers mèneront le combat pour des revalorisations de salaires justifiées. Il y aura lock-out et de très violentes manifestations : le 19 août, un manifestant sera tué par balle. Accident ?
Durant cette période, avant d’y participer quelques années plus tard, je vais découvrir la lutte syndicale. Qui sont ces militants que je côtoie, quelles idées et quelles valeurs ils défendent. Je les admire alors un peu, il est vrai.


*****

La rue Jean Voruz(25) est bien calme en ce lundi matin d’automne 1958. C’est heureux que j’emprunte cette courte voie sans issue. Elle est bordée d’un côté par le mur d’enceinte des chantiers de Bretagne et de l’autre par les bureaux de la direction des chantiers de La Loire. Un grand portail ferme le fond de cette rue aux allures d’impasse. Mon chemin ne sera pas bien long, mais suffisant pour que j’y retrouve cette ambiance sonore avec plaisir.
Bruits quasi insupportables des marteaux pneumatiques qui chanfreinent(26) les tôles. Tintements des avertisseurs sonores, caractéristiques des déplacements des immenses grues. Mêlées à tout cela, des voix humaines lançant des ordres parmi cette rumeur habituelle qui fait la vie des chantiers. Je suis satisfait d’avoir terminé mon « temps » pour le pays en cette période difficile. On va certainement, pour cette raison, me réembaucher avec plaisir, sinon avec empressement, c’est élémentaire !

« C’est pour quoi ? » me demande l’employée du service du personnel.
J’ai l’impression de la déranger. Lui expliquant ma demande de réembauche après ce temps de service militaire, elle me répond, sans plus de ménagement :
« Il fallait faire votre demande il y a un mois, on ne peut vous reprendre comme cela ! D’ailleurs, on n’embauche plus maintenant. »

Quelle était ma situation il y a un mois, elle s’en fout ! Savait-elle que nous ne connaissions pas encore les résultats du référendum , que nous ignorions la date de notre libération, et surtout comment réagiraient militaires, pieds noirs et FLN aux résultats du scrutin(27) ?
Nous étions alors, mes copains et moi, sous le choc de la perte de trois d’entre nous, morts dans leur véhicule suite à l’explosion d’une mine.
Sans voix, je remplirai malgré tout ma demande de réembauche.

*****

3 novembre 1958. C’est le jour de mes vingt-trois ans, j’entre à nouveau dans le monde du travail. L’accueil est bon enfant, mes « vieux chefs »sont toujours là.
L..., le plus âgé, qui par bien des attitudes me fait penser au célèbre M. HULOT de Jacques Tati, est un célibataire endurci, vivant avec sa sœur. Il promène avec lui une timidité qui ne sied pas vraiment à son poste. Il ne manque à sa grande blouse grise que les manchettes du bureaucrate d’autrefois. Nous passerons ensemble les temps à venir en bonne entente. Un chef intermédiaire étant toujours là pour guider le travail au jour le jour, ses visites seront assez espacées. Le second, sous-chef en réalité, aimerait bien la place du premier… C’est son portrait inverse, rond, bedonnant, plutôt décontracté côté travail. Nous l’apercevons de temps en temps, de l’autre côté de la baie vitrée, amorçant un petit somme, habitude que nous guettons avec amusement.
« Vous allez faire équipe avec François C. , nous réalisons une commande pour les chantiers de Saint-Nazaire(28) . » m’annonce L.... Il me précise également qu’il y a beaucoup de travail pour nous en ce moment, mais que l’avenir est incertain. Il y a des projets de fusion avec les chantiers de Bretagne(29) , voisins, et les embauches sont très surveillées.
« Vous avez eu de la chance ! »
C’est le début de cette longue période d’insécurité sociale qui mènera à la fermeture effective des chantiers nantais en 1987. Je réalise alors la rupture avec la situation précédant mon départ : Les problèmes d’emploi ne se posaient pas encore à cette époque.
Je suis satisfait de travailler avec François, c’est lui qui m’avait accueilli lors de mon embauche il y a quatre ans.
Dans ce grand bureau de dessin, la place qui m’est attribuée est à une distance raisonnable des fenêtres. C’est un signe positif pour qui connaît les traditions. Au centre de la salle, on travaille toujours à la lumière artificielle, c’est la place des nouveaux ou des jeunes. Je ressens cela comme un peu de considération, dans ce monde que je ne retrouve plus vraiment tel que je l’avais quitté.
Près de moi, René. Je le connais bien c’est notre délégué du personnel. Un militant syndical qui affiche des convictions de catholique de gauche. Il défend, au travers de la CFTC, la « doctrine sociale de l’Eglise(30) ».
C’est agréable de pouvoir de temps à autre échanger nos points de vue tout en fumant une petite cigarette. Il est amusant d’observer son rituel de confection d’une « roulée». Ses gestes se succèdent inévitablement dans un ordre logique : le grand tiroir que l’on tire pour en extraire le paquet de « gris » et le carnet de feuilles. L’opération suivante est capitale, il s’agit de placer juste la dose de tabac dans la feuille maintenue entre deux doigts, puis rouler, rouler…jusqu’à obtention de la consistance voulue sans trop de perte aux extrémités. Enfin, coller d’un coup de langue gourmand sous la grosse moustache… Puis contempler l’œuvre et en extraire aux extrémités les éventuels surplus de tabac. C’est la suite qui m’amuse toujours un peu. Accoudé sur sa planche à dessin face à lui, j’attends le moment où il va être obligé de lutter avec son briquet à essence qui souvent refuse de produire sa flamme : trop de carburant a inondé la pierre, la mèche est mal positionnée… Voilà, l’allumage du briquet se fait, et la clope bien fixée aux lèvres se tend vers la flamme, la moustache, elle, se préserve.
Que cette première bouffée est bonne ! On en tire une deuxième, et c’est alors que se produit immanquablement la catastrophe : des braises incandescentes s’échappent de la cigarette et s’étalent sur la belle feuille de calque, chargée parfois du labeur de plusieurs jours. Dans le meilleur des cas, quelques petites cloques orneront le papier, parfois quelques trous bordés de noir et plus ou moins grands signeront le travail du dessinateur. A chaque fois, un geste brusque de balayage du revers de la main chassera les braises et sera accompagné d’un juron.

C’est ainsi qu’au cours d’une de nos pauses cigarettes des premiers jours, il me dit :
« Nous n’avons pas parlé de l’Algérie jusqu’à maintenant, mais il faut que tu connaisses mon opinion par rapport à ces évènements. »
Il m’explique alors qu’il est pour des négociations de paix avec le FLN, qu’il lit Témoignage Chrétien chaque semaine, lequel a révélé que l’armée française torture, déplace les populations et les maintient dans un état de terreur permanente, comme ne manque pas de le faire les fellaghas de leur côté. Pour lui, ce n’est pas acceptable. Il ajoute qu’en tant que militant syndical, il ne peut être que pour la paix et la liberté des peuples et des individus.
« Nous menons là-bas une guerre impérialiste.»
« Tu sais, rajoute René, le « Général » est au pouvoir, il a peut-être sauvé la France autrefois, mais c’est avant tout un militaire mis en place par les pieds noirs, les militaires et des politiques impuissants. C’est probablement dangereux pour la démocratie et syndicalement on veille au grain. »
Il a raison en effet, et là-bas du bled, avec le peu d’informations que nous avions, nous constations bien la place de plus en plus grande que prenaient les généraux dans la direction de l’Algérie, tant au plan militaire que civil.

C’est ainsi que durant la bataille d’Alger, en 1956 et 1957, les pouvoirs de police ont été confiés par nos politiques aux militaires : les généraux Massu, Bigeard etc…, revenus d’Indochine où nous avions subi un revers incontestable. Leur mission est de démanteler la hiérarchie FLN responsable de l’insécurité et des attentats meurtriers dans la ville. Pour cela, la recherche du renseignement est capitale, l’utilisation de la torture et autres moyens répréhensibles est permanente. Montrer sa force et agir vite : les « paras » de Massu vont bientôt être les maîtres d’Alger.
Pour nous, les simples « bidasses » du bled, nous apprécions peu les « flonflons » faits autour de ces baroudeurs d’élite déguisés en léopards, qui paradent sous les feux la rampe alors que pendant ce temps,d’autres dans l’ombre, fouillent, interrogent et brutalisent.


[25] N’existe plus depuis les opérations de réaménagement du site des Chantiers.

[26] Opération de biseautage des tôles avant soudure entre elles.
[27] : référendum du 28 septembre 1958 : oui ou non à la nouvelle constitution de la Vème république.

[28] Regroupement avec les chantiers de Penhoët depuis 1955.

[29] La fusion se fera en 1961, sous le nom de Dubigeon-Normandie.

[30] Lui et beaucoup d’autres, dont je ferai partie, œuvreront pour la déconfessionnalisation de la CFTC, qui en 1964 donnera naissance à la CFDT.



REFLEXIONS

René est le premier interlocuteur qui remet en cause les idées modelées par mon éducation chrétienne. N’est-il pas vrai qu’on peut regarder différemment ces algériens colonisés ? N’ont-ils pas le droit, comme nous, de vivre libres, dans un pays indépendant ?
Le FLN, qu’on nous présente comme une organisation terroriste, ne pourrait-il pas être un interlocuteur dans une négociation de paix ?
Les procédés utilisés sont-ils compatibles avec les valeurs que j’ai reçues de mon éducation catholique : respect de l’autre, amour du prochain… ?
J’ai cependant un peu de mal à admettre qu’une revue telle que « Témoignage Chrétien » puisse avoir des positions aussi contraires à « l’ordre établi » et que mes amis du syndicat chrétien, voire de la CGT ( si proche des positions du Parti Communiste) puissent avoir le même avis sur la question algérienne.


Ai-je eu tort ? Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Je n’ai ni tué, ni torturé. Pendant cette période militaire, j’ai suivi la voie qui m’était tracée par la tradition, l’idéologie de mon milieu social.

« Tu me parais bien songeur, cet après-midi » me déclare François, qui s’appuie sur mon épaule en s’approchant de moi. Il est pour moi à la fois le chef et le grand frère. Ses yeux d’un bleu très clair sont à l’image de la transparence de ses sentiments envers autrui ; Il est attentif, calme et bon. C’est un chrétien convaincu et plutôt mystique. Je lui fais part en quelques mots des propos que m’a tenus René. Il me dit être sensible et attentif à ces évènements que je viens de vivre, et qu’il devine être mal digérés.
Je le remercie pour sa compréhension, et je lui raconterai un jour ce que j’ai vu là-bas. Mais seulement quand le temps aura un peu apaisé ma désillusion.
Comment vais-je vivre maintenant, avec ce que je considère comme une période peu glorieuse de ma vie ? Il faudra cependant l’accepter et me taire. J’ai aussi décidé de ne jamais participer à ces associations d’anciens combattants, cherchant sans doute de la reconnaissance. Je vais plutôt travailler à la préparation d’un avenir social et politique autre.
Durant l’année 1959, la vie dans ce grand bureau[31] va me passionner. Ce sera l’acquisition d’une expérience professionnelle indispensable pour l’avenir. Ce sera aussi, durant cette période, qu’au contact de mes camarades militants syndicaux et politiques, ma conscience de citoyen va prendre une orientation nouvelle.

René et moi, nous continuons nos séances « cigarettes », tout en suivant avec nos amis de la CGT et du PC l’évolution des négociations de fusion avec le chantier voisin.
Il nous arrive parfois d’échanger quelques idées concernant notre foi religieuse. Je me rends bien compte que son éducation dans ce domaine est différente de la mienne : lui est ce qu’on appelle parfois un « chrétien de gauche », alors que moi, issu d’une école professionnelle catholique, je serais plutôt un « chrétien bien pensant ».
Les années qui vont suivre marqueront un profond changement : la découverte de l’engagement syndical. Il sera pour moi une source d’enrichissement personnel important : réflexion, information, formation, et adhésion à l’ACO ( Action Catholique Ouvrière). J’avais certainement besoin de tout cela et de partager avec d’autres ces valeurs de justice, de solidarité, d’égalité. De croire, malgré les difficultés de l’époque, « au grand soir et aux lendemains qui chantent ».
Cela me permettra aussi de masquer, voire d’oublier, mon passé algérien.

C’est un avis de l’armée qui me rappellera qu’il n’est pas bien loin ce passé.. Versé dans la gendarmerie de réserve, c’est la perspective pour moi de périodes militaires à effectuer, plus fréquemment que dans une autre affectation. Sans tarder en effet, je suis prié de me présenter à la brigade de Saint Sébastien. Mais pour quoi faire ? Aucun événement ne justifie un rappel des réservistes. Eh bien non, c’est simplement pour la « prise de mesures. » pour un éventuel uniforme. Ce bon gendarme qui me reçoit semble vraiment désemparé avec son mètre de couturière et son formulaire à compléter. Une première expérience sans doute…

Je ne suis donc pas encore au bout de ma carrière militaire, l’avenir va me l’apprendre bientôt.


[31] Ce lieu est aujourd’hui devenu le siège de la « Maison des Hommes et des Techniques » dont les objectifs sont, entre autres :
· mettre en valeur l’histoire industrielle et sociale nantaise
· être un lieu de réflexion sur la place et le rôle du travail dans la société
· Maintenir vivante la mémoire de la construction navale à Nantes.

dimanche 10 février 2008

LE QUARTERON DE GENERAUX

En effet, mon répit aura été de deux années. Juste le temps de me marier, peut-être un peu rapidement, et de faire un enfant non moins rapidement.

Un putsch se prépare à Alger : « un quarteron de généraux à la retraite » s’est emparé du pouvoir le 22 avril 1961[1]. C’est inquiétant, je suis très concerné par l’événement. Il est prévu que nos braves « léopards », qui viennent de prendre quelques points stratégiques à Alger, fassent de même en France.

A vrai dire, vu ma situation militaire, un rappel ne fait plus de doute. C’est une question d’heures. Je crains cette nouvelle mobilisation.

Mes copains militants syndicaux et cathos sont à la fois très concernés et très excités à l’idée d’en découdre avec les putschistes pour défendre la démocratie. Ils avaient raison de ne pas faire confiance aux militaires. Je ne les trouve pas du tout attentifs à mon inquiétude face à ce rappel qui se dessine et à un éventuel affrontement armé entre français. C’est habituel, il est vrai ! Depuis le début de ce conflit algérien, bien peu d’attention aura été portée aux appelés. Ce ne sera qu’une confirmation de plus du désintérêt des citoyens vis-à-vis de ceux-ci.

Voilà, c’est fait. Le vingt-quatre avril après-midi, coup de fil sur mon lieu de travail et ordre de rejoindre la gendarmerie proche de chez moi : c’est la mobilisation anti-putsch. Peut-il y avoir affrontement avec les paras ? Sans doute d’abord à Paris, dans les grandes villes ensuite.

Les gendarmes, un peu désemparés, m’accueillent gentiment, mais attendent les consignes. Que faire, dans cette petite brigade, de quatre réservistes, qu’il va falloir équiper et surtout occuper ? Pour l’heure, direction Nantes, dans le « panier à salade». C’est nouveau pour moi : caserne La Fayette, séance d’habillement cocasse. Mes collègues n’engendrent pas la mélancolie. Un petit verre dans les archives, avec notre accompagnateur, qui retrouve ses copains du lieu, et le moral revient. D’ailleurs, les nouvelles que nous avons alors sont plutôt rassurantes : les généraux seraient sur le point de se rendre.

Nous rentrons avec nos beaux treillis kaki et nos grosses « pompes ». Quelle élégance ! Je retrouve la maison très tard le soir, car il n’y a pas de logement prévu pour nous. Nous avons comme mission principale de garder l’émetteur de télévision de La Louée, à Basse-Goulaine. D’un commun accord avec notre « encadrement », il est décidé que cette garde sera assurée par mes trois collègues qui habitent à proximité. Je me demande ce que pourraient bien faire quelques réservistes et quelques gendarmes face à une invasion de paras tombant du ciel ! C’est de la fiction, mais les consignes sont là.

C’est donc plus tranquille que vers neuf heures le lendemain, je gagne la gendarmerie. J’ai l’impression, malgré tout, d’être sous le regard des habitants du quartier, quand je passe ainsi équipé sur ma mobylette. C’est dans la journée que nous apprenons avec soulagement la fin du putsch[2].
Nous sommes le 25 avril maintenant, mais il faut quand même observer la suite des évènements, tout ne va pas rentrer dans l’ordre en quelques heures…
« Que peux-tu faire de toutes ces journées ? » me demandent mes collègues de travail au téléphone. C’est vrai que c’est une grave question. Alors voilà : il n’y a pas de pendule pointeuse, mais l’embauche se fait vers huit heures. Le travail est varié : aller chercher le courrier à la poste le matin, et le porter le soir vers 17 heures. Lecture des journaux à titre informatif « pour les besoins du service », parfois retourner des enveloppes usagées et les recoller pour une deuxième utilisation, c’est par souci économique, par rapport au budget de la Défense auquel nous sommes rattachés. Certains jours, avec un gendarme « pro », nous partons sur nos mobylettes porter à domicile des fascicules militaires chez les particuliers. Parfois affolées à la vue d’un gendarme en képi et d’un autre « dépareillé », habillé lui en kaki, certaines épouses paniquent en nous ouvrant leur porte. Mon collègue ménage son effet de surprise et bombe un peu plus le torse avant de les rassurer.
Resteront inoubliables les petits casse-croûtes du matin, ou les pauses de l’après-midi devant un petit verre dans la cave de l’un ou de l’autre. Le climat est bon enfant maintenant que les inquiétudes se sont dissipées.
Ce n’est que le deux mai qu’enfin on va me libérer pour une dernière quille. Mais, oubli impensable, je n’ai pas eu de visite médicale d’incorporation. Convoqué quelques jours plus tard à cet effet, je suis réformé un an plus tard.
Les évènements sont terminés en Algérie et le besoin de réservistes se fera moins pressant.
C’est la fin de ma carrière militaire.


[1] Les généraux Challe, Jouhaud, Zeller, rejoints par Salan, ancien commandant en chef en Algérie.
[2] Le 25 avril, le putsch échoue. L’armée d’Algérie est divisée et les appelés ne suivent pas les généraux. Challe et Zeller se rendent, Salan et Jouhaud entrent dans la clandestinité ( O.A.S.)

vendredi 1 février 2008

EPILOGUE

Nous sommes en 2009. Voilà ce que j’aimerais dire pour clore cette histoire personnelle.
Je regrette aujourd’hui que l’éducation reçue à l’époque, tant familiale que scolaire ou religieuse, ne m’ait pas permis de comprendre tous les enjeux de ce conflit, et le bien-fondé de la cause que nous défendions.
Je suis déçu quand j’analyse le comportement de la gauche de l’époque, laquelle, au lieu de prendre le chemin de la négociation, a pris délibérément le sentier de la guerre. Déçu aussi de voir que si peu de citoyens aient manifesté leur désapprobation face à cette politique. Quelques uns, cependant, ayant pris position pour la paix et pour la reconnaissance du F.L.N., furent inquiétés, voire poursuivis ou contraints à l’exil.
J’ai peine à comprendre le silence du pays durant de si longues années, enfermant bon nombre de militaires et d’appelés dans la culpabilité et le ressentiment. Je ne comprends pas non plus qu’on ait abandonné tous ces harkis restés au pays à l’indépendance, et voués à coup sûr à une mort horrible. Ceux qui furent rapatriés eurent bien entendu la vie sauve, mais vécurent chez nous dans des conditions difficiles, souvent rejetés.
Quant à tous les « pieds-noirs », le seul choix fut la valise ou le cercueil, et ils durent tout abandonner sur place et regagner la métropole.
Enfin, pourquoi cet entêtement à défendre l’Algérie Française (la guerre a duré 8 ans), plutôt que d’accompagner ce pays dans la durée, vers l’indépendance ? Il est probable que ce faisant, nous aurions évité de l’abandonner à lui-même dans sa pauvreté et son illettrisme, en proie à une guerre civile qui fera encore des milliers de morts après notre départ.

Je suis toujours très étonné qu’aucun travail de mémoire, de coopération, de réconciliation, n’ait pu être mené jusqu’à ce jour. C‘est pour cette raison que j’ai adhéré à une association d’anciens appelés en Algérie Celle-ci œuvre à la réalisation de ces objectifs, avec sa bonne volonté et les pensions que nous lui reversons.



Voir le site de l'Association des Anciens Appelés en Algerie Contre la Guerre http://www.4acg.org/